Le drapeau belge banni

Chronique de José Fontaine

Le bourgmestre de Lennik, une commune flamande de l’arrondissement de Bruxelles-Hal-Vilvorde, à proximité de Bruxelles, a décidé la semaine passée de bannir le drapeau belge. Il est en accord avec la loi en ne faisant arborer sur les bâtiments publics que le drapeau flamand. Il n’est que quelques dates comme celle de la fête nationale belge où le drapeau fédéral doit être arboré. En outre, la Communauté flamande a voté un décret imposant la préséance du drapeau flamand sur le drapeau belge. Le Soir de ce 22 août prétend que la Flandre est la seule entité fédérée au monde (sauf l’Ecosse), à avoir une telle loi. Pourtant, plusieurs Québécois m’ont dit que c’était le cas également au Québec. La presse francophone belge est unanimement unitariste et peut-être pas nécessairement antiflamande, mais violemment opposée au nationalisme flamand. Ce bourgmestre en a marre que la crise actuelle n’aboutit pas à une Confédération d’Etats indépendants. Après il remettra le drapeau belge, dit-il. Mais celui-ci existera-t-il encore ?
La presse francophone belge ne reflète pas nécessairement les sentiments de toute l’opinion publique wallonne. Mais la structure géopolitique de la Belgique francophone a fait que les quotidiens socialistes ( et libéraux), proches du mouvement wallon ont tous disparu. En 1950, comme le rapporte l’historien flamand Paul Theunissen (L’épilogue de la question royale, Bruxelles, 1986), ce sont les municipalités importantes de Wallonie qui avaient banni le drapeau belge après que trois grévistes aient été tués le 30 juillet dans le petit village de Grâce-Berleur sur les hauteurs de Liège. Le lendemain s’esquissait la formation d’un Gouvernement wallon provisoire à qui le Conseul de France à Liège avait promis l’appui de deux régiments français, selon le témoignage – crédible vu sa personnalité - de Fernand Schreurs. Je possède une copie de ce témoignage manuscrit et ce fait a été rapporté par le fils de Fernand Schreurs dans Le Nouvel Observateur de la semaine passée. Nous ne sommes plus dans cette Wallonie-là, dont la presse, en 1950, ne faisait pas de l’unité nationale une priorité, contrairement à la presse flamande alors. En 1950, le monde flamand affaibli, gêné aux entournures par les compromissions de maints de ses leaders avec les Allemands pendant la guerre, jouait la carte belge. Aujourd’hui, avec l’affaiblissement du socialisme en Wallonie, les petits-bourgeois peuvent y jouer la carte belge. Entre aujourd’hui et 1950, il y eut une période – en gros de 1965 à 1995 – où les autonomistes wallons et flamands se mirent d’accord pour faire de la Belgique un Etat fédéral avec maints traits de confédéralisme.
La crise belge n’oppose pas, au cours des ans, les mêmes positions flamandes et wallonnes. Celles-ci varient en fonction des circonstances même si l’on peut dire que c’est sur le fond de deux substrats sociétaux stables. Qui d’ailleurs comporte une troisième composante : la région bruxelloise, majoritairement francophone. Mais qui ne se reconnaît ni dans la Flandre ni dans la Wallonie. En 1983 et en 2003, de très nombreux intellectuels wallons plaidèrent pour la régionalisation de l’enseignement et de la culture face à des Bruxellois souvent hostiles. Mais, en décembre 2006, un nombre tout aussi significatif d’intellectuels bruxellois plaidèrent dans le même sens que leurs homologues wallons, rejetant l’institution qui chapeaute la Wallonie et Bruxelles au point de vue de l’enseignement et de la culture, soit la Communauté Wallonie-Bruxelles. La prise de position des régionalistes bruxellois (chez nous on appelle « régionaliste » ce qui se dirait « nationaliste » au Québec), ne coïncida pas non plus pleinement avec l’effervescence régionaliste wallonne. Flamands et Wallons n’ont pas en même temps les mêmes vues autonomistes voire confédéralistes de la Belgique. Il en va de même des Bruxellois dont le désir d’autonomie fut longtemps étouffé par le fait que Bruxelles, étant la capitale du pays, s’identifiaient à son unité. C’est peut-être toujours un peu le cas. Mais les Bruxellois n’iront plus jusqu’à négliger leur propre autonomie au nom de l’amour de cette unité. On comprend que tous ces décalages ne favorisent pas une solution rapide à l’interminable crise belge qui empire depuis le 10 juin 2007. La presse internationale s’en fait l’écho. Si la solution effective n’est pas en vue, on a le sentiment qu’aucune réforme ne durera en Belgique si la reconnaissance pleine et entière des trois composantes belges n’est pas acquise. Si elle l’est, la question belge aura cessé de se poser au prix de la transformation de la Belgique en un Etat-coquille. Cette coquille sera vide. Faut-il s’en plaindre ? Je ne le crois pas : à la fin, c’est un peu lassant, par exemple comme Wallon, de ne pas savoir au juste quelle est la nationalité que l’on partage avec les autres Belges. Et le fait que la Wallonie accéderait à la dignité de peuple n’aura rien d’humiliant pour personne (pas plus que le même processus pour la Flandre et, avec des nuances, pour Bruxelles). Je me souviens qu’un jour avec le directeur d’une autre revue que TOUDI, nous avions obtenu un succès de librairie considérable. Nous nous complétions. Nous nous sommes dit que ce serait bien peut-être de nous unir et puis, ensuite, nous y avons renoncé, car s’unir c’était créer certes une nouvelle revue, mais en supprimer deux autres qui ont continué à bien marcher... L’unité peut être destructrice.
José Fontaine
Le journal Le Vif publie cette semaine un dossier sur l'entourage du Prince héritier Philippe (le roi Albert II aura 75 ans l'an prochain). Le monde syndical, intellectuel, politique ou même patronal wallon en est quasiment absent. Ce n'est pas nouveau. L'ouvrage de 1000 pages de Velaers et Van Goethem, Leopold III, paru seulement en néerlandais, suit pas à pas ce roi de 1934 à 1945. Le lecteur wallon de ce livre important a le sentiment que ce roi règne partout en Belgique sauf en Wallonie jusqu'à ce que, soudainement, avec la Libération en 1944, le pays wallon, apparemment absent, surgisse, oblige le roi à rester éloigné du pays et le fasse tomber en 1950 quand il y reviendra. Depuis les révélations sur les entretiens privés d'Albert II de juin à décembre 2007, la monarchie belge a perdu l'une des conditions pour que son pouvoir d'influence pèse, soit que ce pouvoir s'exerce dans le secret (De Standaard a divulgué l'essentiel des entretiens royaux durant la crise). Cela a été le cas depuis 1830. Ce ne l'est plus. Pauvre futur Philippe Ier qu'une bonne partie de la Flandre méprise et les républicains wallons... Une monarchie c'est un roi qui en succède à un autre avant qu'un fils ou un parent ne lui succède. Morne répétition du Même et négation de l'Histoire. La monarchie n'est pas humaine.

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José Fontaine355 articles

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Né le 28/6/46 à Jemappes (Borinage, Wallonie). Docteur en philosophie pour une thèse intitulée "Le mal chez Rousseau et Kant" (Université catholique de Louvain, 1975), Professeur de philosophie et de sociologie (dans l'enseignement supérieur social à Namur et Mirwart) et directeur de la revue TOUDI (fondée en 1986), revue annuelle de 1987 à 1995 (huit numéros parus), puis mensuelle de 1997 à 2004, aujourd'hui trimestrielle (en tout 71 numéros parus). A paru aussi de 1992 à 1996 le mensuel République que j'ai également dirigé et qui a finalement fusionné avec TOUDI en 1997.

Esprit et insoumission ne font qu'un, et dès lors, j'essaye de dire avec Marie dans le "Magnificat", qui veut dire " impatience de la liberté": Mon âme magnifie le Seigneur, car il dépose les Puissants de leur trône. J'essaye...





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