La politique des gros seins

Chronique de Louis Lapointe


[->rub771]Si Julie Couillard n’avait pas eu d’aussi gros seins et que Maxime Bernier
n’avait pas insisté pour qu’elle les mette en valeur, nous n’aurions
probablement jamais rien su à propos des relations de cette ex-conjointe
avec les Hell’s. Si elle avait porté un voile, personne n’aurait rien dit
au nom de l’interculturalité. Si elle avait été noire et que son
ex-conjoint avait été un membre d’un gang de rue de Ville St-Michel, la
Ligue des noirs et Dany Laferrière auraient probablement dénoncé le racisme
des journalistes qui auraient eu la curiosité de la questionner à l’aune de
ses anciennes fréquentations, un peu comme ils dénoncent aujourd’hui VLB,
parce qu’il a le malheur de dire des choses vraies, mais choquantes, au
sujet de la gouverneure générale du Canada.
Heureusement pour la sécurité du Canada, Maxime Bernier a choisi une
conjointe qui ne pouvait pas passer inaperçue, même aux yeux du président
des États-Unis. Grâce à l’ostensible générosité de sa poitrine, nous avons
pu la démasquer rapidement, sans nous enfarger dans les excès de rectitude
qu’aurait pu susciter la visibilité d’une peau trop basanée ou le port d’un
voile auprès des médias ou de l’opposition parlementaire à Ottawa.
Si l’on se fie aux conclusions du rapport Bouchard/Taylor, c’est
exactement à ce genre de comportements qu’on devrait assister dans les
salles de classe et les cours de nos écoles. Pendant que les enseignantes
et les jeunes filles vont pouvoir porter leur voile en toute tranquillité,
nos bons directeurs d’école vont retourner à la maison toutes celles qui
auront eu le malheur d’avoir un peu trop exhibé leurs seins ou leurs
épaules. Mieux, les conseils d’établissement vont désormais leur imposer le
port d’un hideux polo pour masquer leurs formes trop suggestives. Libre de
porter le voile et la croix, mais pas les vêtements de leur choix !
Tout cela parce que quelques parents scrupuleux n’aiment pas la façon dont
les jeunes filles s’habillent. Cachez ce sein, ce nombril et cette épaule,
tant cela dérange les jeunes garçons et les professeurs. Voilons-les ! Le
voile et la croix, portés ostensiblement sur un polo ou un uniforme
scolaire, les protégeront certainement des regards inopportuns des satyres
qui rodent dans nos écoles. Vade retro satanas !
Pendant qu’on veut réintroduire le religieux dans les écoles au nom de la
laïcité ouverte, on dénonce les nombrils apparents des jeunes filles comme
nos directeurs d’école interdisaient le port du jean, de la minijupe et les
cheveux longs des garçons, il y a quarante ans. Pour masquer cette présumée
déchéance corporelle des jeunes filles qui seraient de véritables victimes
de la société de consommation, les conseils d’établissement se sont tournés
vers un passé pas si lointain pour faire revivre les uniformes scolaires.
Ces nouvelles exigences sévissent de plus en plus dans de nombreuses écoles
publiques où on impose désormais le port d’affreux polos informes qui
masquent tout ce qui distingue les filles des garçons. On a inventé notre
voile bien à nous afin de préserver nos jeunes filles du regard avide et
concupiscent de leurs congénères masculins et de leurs professeurs,
meilleur exemple du mauvais goût que peut engendrer l’uniformisation et le
politiquement correct : le polo.
Celles-là mêmes qui ont jeté leurs soutiens-gorge au feu et qui portaient
des t-shirts hyper moulants sans équivoque par-dessus des jeans tailles
basses serrées il y a trente ans, s’habillant alors comme leurs idoles de
leur temps, se sont transformées en ayatollahs du bon goût et imposent à
leur descendance le devoir de pudeur. Pourtant la bretelle spaghetti, le
débardeur ajusté et le soutien-gorge pigeonnant, que portent les jeunes
filles d’aujourd’hui, sont des modèles d’élégance à comparer aux t-shirts
troués que portaient leurs mères!
Alors que toute une génération, celle des baby-boomers, a fait du jean le
symbole de sa révolution de 1968, il s’est trouvé des experts à la
Commission des droits de la personne issus de cette même génération, pour
décider que le vêtement n’était plus au XXIe siècle une façon de
s’exprimer. Interdire le port de certains vêtements, sauf s’ils sont
ostentatoires, ne saurait brimer la liberté d’expression des plus jeunes de
notre société ! Pendant ce temps, de vieux croulants tentent de
réintroduire la religion dans nos écoles au nom de l’égalité reconnue dans
ces mêmes chartes. De quelle égalité parlons nous, celles de nos jeunes ou
celle des clercs qui veulent les embrigader pour les faire renoncer aux
vraies libertés que nous ont apporté la modernité, celles de la sexualité,
pas celles des curés.
Or, depuis la Révolution française, tous les grands évènements de
l’histoire ont été accompagnés de changements profonds et apparents dans la
tenue vestimentaire. Et de quoi parle-t-on au juste depuis le début des
audiences de la commission sur les accommodements raisonnables ? De
vêtements religieux ! Alors qu’on veut permettre le port du voile dans nos
écoles publiques au nom de la laïcité ouverte, on impose à nos jeunes le
port du polo parce que nous ne voulons pas voir ce sein ou cette épaule qui
s’y cache. Dans un contexte où une frilosité grandissante règne dans nos
écoles au nom de la morale et du bon goût, cette laïcité ouverte que nous
proposent les Bouchard et Taylor est une véritable tartufferie.
L’égalité ne résiderait-elle pas dans la reconnaissance d’autres
différences que celles qui mèneraient perfidement à la réintroduction de
pratiques religieuses à l’école? Le jour où nos enfants porteront tous des
voiles, des croix et des chemises brunes, peut-être comprendrons-nous alors
que l’égalité n’était pas nécessairement cette si grande vertu que nous
chérissions tant. Plus que l’égalité encore, l’équilibre, celle des droits,
est probablement le plus grand rempart de la liberté contre l’intolérance.
Elle relativise les droits et libertés de chacun : on l’appelle justice! Si
les femmes et les hommes sont égaux, comme le disent actuellement tous les
biens pensants de la commission Bouchard/Taylor, la justice la plus
élémentaire commanderait de ne pas imposer aux femmes le port de signes
religieux dans des lieux publics parce qu’elles sont justement des femmes
!
« Le désir de création de soi ne va pas sans une liberté du corps et de la
sexualité en même temps que s'affirment des projets professionnels nouveaux
et une conception différente des rapports aux autres. Dans l'ordre de la
vie privée, cette combinaison d'un affaiblissement des barrières anciennes,
de la réalisation des désirs personnels et de l'influence des médias
détermine au plus haut point ce qu'il faut bien appeler les moeurs. Le fait
le plus manifeste à cet égard est que l'affaiblissement des rôles sociaux
des femmes les conduit à cultiver à la fois, la réussite sociale et le
plaisir. Mais cette pluralité d'orientations suppose une autonomie, une
liberté plus grande en matière de sexualité, et personne ne doute que
celle-ci se soit accrue dans un passé récent, même si le début du XXIe
siècle est plutôt marqué du sceau de la restriction dans tous les ordres de
liberté, en particulier sexuelle.» Alain Touraine, Le monde des femmes, pp.199-200, Fayard, 2006.

Louis Lapointe

Brossard
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Chroniqueur et avocat à la retraite, l'auteur a été directeur de l'École du Barreau du Québec, cadre universitaire, administrateur d'un établissement du réseau de la santé et des services sociaux et administrateur de fondation.





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