La Francophonie est-elle encore pertinente ?

Chronique de José Fontaine

Ce vers de Victor Hugo dans La fin de Satan «Depuis quatre mille ans il tombait dans l'abîme», me fait songer à ce que l'on dit du français depuis ma jeunesse. Il y a des chutes qui durent si longtemps qu'on se demande si elles en sont...
Je suis né en 1946. A l’école primaire, le premier mot anglais que nous ayons rencontré était « Washington » que nous avions prononcé spontanément Wazington. Ma mère était très fière d’avoir pu converser en anglais avec les soldats américains de la Libération en 1944. Quand j’ai entamé mes humanités, notre prof d’anglais (un francophile au demeurant), a commencé son cours en nous montrant une boite d’allumettes, indiquant le nombre de mots anglais qui y étaient placés. Depuis ce temps-là, je me souviens d’avoir entendu sans cesse ces avis contradictoires : l’anglais devient la langue mondiale principale; le français est parlé partout dans le monde; l'anglais supplante le français dans certains cas; voyez comme le français résiste notamment comme première langue étrangère en Flandre, en Angleterre... On peut toujours le redire aujourd’hui, car si l’on prend tous les critères fondant l’influence d’une langue (nombre de locuteurs, dispersion sur les continents, variété des formes de vie des locuteurs, nombre de professeurs de cette langue hors des pays où elle est la langue maternelle, avance technologique, importance des informations diffusées dans cette langue), le français doit être encore considéré comme la deuxième langue après l’anglais. Il partage avec lui et l’espagnol le critère de la plus grande dispersion sur les continents. Il partage avec l’anglais seul le maximum des critères concernant la diversité des formes de vie humaine des locuteurs (Québécois, Wallons Romands, Luxembourgeois, Acadiens, Rwandais, Algériens, Libanais, Egyptiens, Flamands francophones, Martiniquais, Calédoniens, on en passe beaucoup), et du nombre de professeurs. Le ministre français de la Francophonie rappelait aujourd’hui qu’à l’horizon 2050, il y a 640 millions de locuteurs potentiels du français en Afrique. Je me souviens d’un colloque en France où un Professeur d’université congolais estimait à 7% le nombre de francophones réels dans son pays (le plus grand pays francophone d’Afrique). Il répondait aux Flamands qui l’interrogeaient sur les langues africaines que le français était la seule langue permettant l’unité du Congo, parce que parlée partout et par tous les cadres.
Il est vrai que le Rwanda a quitté la Francophonie, mais c’est par ressentiment vis-à-vis d’une certaine politique de la France que l’on peut comprendre. Tous les Rwandais que je connais, chez nous ou dans leur pays, sont des francophones. Lors de la dernière assemblée générale de l’ONU, 23 délégations se sont exprimées en français, le Secrétaire général usant de cette langue et de l’anglais comme le Canada, l’île Maurice, la Bulgarie, la Croatie etc. Jean-Marie Le Clézio cite dans une interview de L’Express de cette semaine, les romans qu’il aime de la Francophonie du sud de la Planète (dont un Congolais travaillant à Berlin), raconte les cours qu’il a donnés en français dans une université de Séoul à des élèves maîtrisant parfaitement cette langue. Il y a quelques années, un professeur anglais de l’université flamande de Gent (Gand), expliquait dans une communication à un colloque de l’université d’Aalborg (sud du Jutland), que, de manière surprenante, il avait bien dû constater qu’en Europe, le français était la deuxième langue véhiculaire des chercheurs européens. Et s’il y a de grands romanciers anglophones qui écrivent en français, encore si nombreux aujourd’hui, ce n’est pas par hasard (John Littleton par exemple).
Bien sûr, le français recule. Je me souviens d’une rencontre des revues européennes à Francfort, en 1993, où il n’y avait qu’un pauvre malheureux anglophone (un Américain), à qui l’on devait traduire nos discussions en français. Mais il fallait le faire aussi pour les Allemands présents qui, à un moment donné, demandèrent fermement que l’on parle en anglais. L’un des participants les plus opposés à ce choix était un Italien, rageant que si l’on se mette à parler en anglais, on allait tous le mal faire. Il a quand même fallu passer à l’anglais par déférence à l’égard de nos amis allemands (ne pouvant parler le français en majorité). C’est embêtant de reculer depuis si longtemps. Mais reculer, relativement, par rapport à l’anglais, pas dans l’absolu me semble-t-il. Il n’y a jamais eu autant de francophones dans le monde alors que lorsque le français était la première langue mondiale, on ne le parlait guère qu’en Wallonie, en France et en Suisse romande, les quelques milliers de Canadiens français étant alors « oubliés ». Or, c’est embêtant de vivre depuis si longtemps en parlant une langue dont on dit qu’elle « recule ». Oui, elle recule... Mon ami Jean-Marie Klinkenberg, ce Wallon qui a tant publié au Québec, insiste fort sur le fait que cela met le français en position de langue qui n’est ni dominante ni dominée.
Il arrive que certains Wallons fassent valoir l’Union européenne avant d’autres organisations transnationales. Mais en Europe, même si le français a perdu sa préséance des débuts de l’unification du continent, jusqu’à nouvel ordre, un Président de la Commission européenne ou le responsable de ses affaires étrangères doit parler le français. Je suis frappé aussi par le fait que les USA ont largement accueilli les penseurs français depuis 1945 : Lévi-Strauss, Girard (ces deux anthropologues si opposés), Derrida. On y lit les sociologues français qui sont aussi incontournables que les philosophes allemands (Habermas par exemple). Et dans ce livre sur le fédéralisme de facto en Chine écrit par un Chinois en anglais, on trouve ici et là un « en français dans le texte » comme l’expression disant le libéralisme, le « laissez-faire ». Le français est quand même la base d’une communauté immense. Je l’expérimente tous les jours dans mon école avec des élèves venant de France, du Luxembourg, de toute l’Afrique francophone (y compris le Maghreb), d’autres pays comme par exemple les pays de l’Est européen ou d’Amérique latine. Et mon école n’est pas une université américaine, n’est d’ailleurs pas une université, c'est une simple école supérieure. C’est une école où l’on forme des éducateurs spécialisés où les avancées du Québec en ce domaine sont bien connues et transmises. Je ne dirais pas que le Québec est sans cesse évoqué dans nos conversations mais pas mal quand même. Et au cas où il ne le serait pas, nous y pensons malgré tout. Nous nous définissons, nous les Francophones, comme des « cousins ». Il est vrai que des Nord-Africains ont hué récemment la Marseillaise. Mais j’en connais beaucoup qui s’émeuvent profondément quand je leur dis dans ce contexte francophone que nous sommes des « cousins ». J’ai un ami à Genève qui a bien dit, je crois, que la Francophonie a comme centre la France, bien sûr, mais qu’elle dépasse aussi cet Etat, car elle est un monde dans le Monde. Parlons sans doute l’anglais, apprenons-le, mais notre langue, je pense quand même que, au-delà des océans et des indifférences qui naissent entre cousins, elle permet chaque fois que nous nous retrouvions, ne serait-ce que de temps en temps concrètement et tout le temps par la pensée. Sinon, vous écrirais-je, amis du Québec ? Oui, le Français tombe, mais quand même pas comme Satan ni les bourses qu’il a inspirées. Il reculera encore tout en gardant dans le monde une place, une grande place, une place immense.
C’est nous, entre autres, Wallons et Québécois, qui la lui donnons si nous sommes décidés à nous entraider dans nos destins si parallèles et si contrastés.
José Fontaine
Le Bloc québécois rafle les 2/3 des sièges au Québec. A quand une victoire du PQ dans la province. A quand l'indépendance? Il la faut!

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José Fontaine355 articles

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Né le 28/6/46 à Jemappes (Borinage, Wallonie). Docteur en philosophie pour une thèse intitulée "Le mal chez Rousseau et Kant" (Université catholique de Louvain, 1975), Professeur de philosophie et de sociologie (dans l'enseignement supérieur social à Namur et Mirwart) et directeur de la revue TOUDI (fondée en 1986), revue annuelle de 1987 à 1995 (huit numéros parus), puis mensuelle de 1997 à 2004, aujourd'hui trimestrielle (en tout 71 numéros parus). A paru aussi de 1992 à 1996 le mensuel République que j'ai également dirigé et qui a finalement fusionné avec TOUDI en 1997.

Esprit et insoumission ne font qu'un, et dès lors, j'essaye de dire avec Marie dans le "Magnificat", qui veut dire " impatience de la liberté": Mon âme magnifie le Seigneur, car il dépose les Puissants de leur trône. J'essaye...





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5 commentaires

  • Archives de Vigile Répondre

    21 octobre 2008

    C'est étonnant le témoignage de Jean Delvigne et il apporte quelque chose comme les autres réponses. Je pense que Jean fait allusion à ce conte d 'Alphonse Daudet intitulé La dernière classe. Certes, c'est un écrit un peu patriotard. Mais je me souviens de bien des gens que cela a ému en Wallonie, depuis mon grand-père. Cela tient peut-être à l'extrême dramatisation de la fin du conte où l'instituteur de langue française qui va être remplacé par un Prussien, voyant que l'heure arrive de la fin de la dernière classe, veut dire quelques mots aux enfants, est submergé par l'émotion et ne peut plus que se tourner alors vers le tableau pour y écrire, en appuyant sur la craie à percer le tableau, en lettres géantes:
    VIVE LA FRANCE!
    L'observation d'O sur la façon dont Harper marche sur les pieds du PM québécois est bien vue. Il y a de quoi râler aussi chez nous dans la mesure où ces sommets francophones, voulant être une réunion de leaders d'Etats souverains, mettent souvent en avant des chefs d'Etats qui ne sont pas francophones, et cela même si dans le cas du PM belge, il s'agit bien de quelqu'un dont la langue maternelle est le français, mais qui (je dois dire que j'ai plutôt de la sympathie pour cet homme), ne représente justement pas (comme le PM canadien pour le Québec), la raison pour laquelle la Belgique est là, c'est-à-dire la Wallonie en premier lieu.
    Ce que dit Michel G sur la progression du français est intéressant mais aussi l'enracinement du français dans le monde latin, qui est peut-être quelque chose de plus important qu'on ne le pense.
    Je veux redire à mon ami Herman que je perçois le Québec comme étant dans une sorte de quitte ou double, devant un choix entre la vie ou la mort de son existence en tant que peuple français, cela en raison du blocage total de l'institution dite confédérale canadienne (et qui n'est pas confédérale).
    En ce qui concerne la Wallonie, c'est tout à fait autre chose. Lorsque le premier vrai fédéralisme a été instauré en 1977 (Pacte d'Egmont, instituant les trois Régions), les unitaristes ont crié au séparatisme. Ils ont réussi à retarder de trois ans le passage aux trois Régions, puis ils ont encore réussi à empêcher toute autonomie importante à ces trois Régions pour finir par céder en trois fois: 1988, 1993, 1999. A dater de ces années, 1) le total des ressources publiques des entités fédérées a franchi la barre des 50% (en 1999) 2) la pleine compétence des Régions sur le plan international (compétence complète de signer des traités), a été entièrement validée à partir de 1993 3) les traits de confédéralisme ( au sens fort, au sens où une Confédération est une organisation groupant des Etats souverains), déjà pourtant soulignés en 1983 par la revue du Conseil économique et social wallon, sont apparus de plus en plus clairement. Aujourd'hui, l'important n'est peut-être même pas que l'on dise que l'on va passer au confédéralisme mais que l'on assume l'Etat belge comme étant déjà une sorte de Confédération (à trois, plutôt à trois). On ne sait ce que va donner la négociation sur la réforme future, mais elle ira fatalement plus loin. Dès lors, je me demande s'il faut s'enfermer dans des positions radicales puisque le train prend la bonne direction, soit ce que dit Kris Peeters, à savoir que la Belgique doit réaliser une révolution copernicienne (Copernic est un des savants qui a montré que la terre tourne autour du soleil et non l'inverse), soit que cela devra être l'Etat fédéral qui tourne autour des Etats fédérés et non l'inverse. Cette image est forte et frappante. Elle mène à une Wallonie souveraine, ce qui n'est pas du tout incompatible avec des ententes entre des contrées et des peuples très très proches les uns des autres.
    C'est ce qui m'amène à être modéré en ce qui concerne la Wallonie, cette modération me valant bien plus d'ennuis auprès des soi-disants "modérés" unitaristes et pas du tout par rapport aux Wallons les plus radicaux qui ont une sagesse que je partage avec eux. Ce ne sont pas les Flamands qui nous empêchent d'aspirer à cela, ce sont certains Wallons pas nécessairement hostiles mais aveugles qui ne voient pas que nous sommes dans le hall d'entrée de l'indépendance.
    Les Québécois n'y sont pas. Le Canada ne veut certainement pas de provinces canadiennes qui deviendraient le centre de la vie publique, l'Etat fédéral tournant autour, à leur service. Voilà la raison pour laquelle , je parle comme je le fais de la Wallonie et j'use du mot indépendance pour le Québec, mais, au bout du compte, cela revient au même et j'espère vivre l'heure de la liberté du Québec et de celle de la Wallonie.
    Militer et se battre, c'est parfois aussi se dire que les choses, objectivement, sont plus avancées qu'on ne le pense en Belgique et je travaille beaucoup pour le faire comprendre, notamment à mes élèves...
    Merci à tous pour l'intérêt que vous prenez à me lire et vive le Québec qui me donne l'occasion de parler par-dessus l'Océan...
    JF
    Félicitations aussi à Bernard Frappier pour ce grand travail qu'est VIGILE, du beau travail...

  • Ouhgo (Hugues) St-Pierre Répondre

    19 octobre 2008

    Le Canada, c'est grâce au Québec qu'il est admis dans le club de la francophonie. Ceci devrait le rendre très fier d'héberger cette nation d'expression française dans son sein. Le Canada devrait, non pas ratatiner sans cesse les moyens de développement de ce joyau mais le porter sur la main et le présenter au monde comme ce qui le distingue des É. U.
    Au lieu de ça, Harper et la G.G. se pavanent à l'ouverture comme à la clôture du Sommet, marchant presque sur les souliers du premier ministre québécois et des membres de l'Assemblée nationale. C'est humiliant et provocant pour les nationalistes dévoués à la cause du français dans ce pays. Et surtout, ils semblent ignorer qu'ils n'auraient que de simples accommodements à faire à notre nation pour nous faire accepter de demeurer sans toujours revendiquer comme partenaires égaux avec l'autre nation: le respect!

  • Archives de Vigile Répondre

    19 octobre 2008

    J'apprécie énormément votre article sur le français, qui nous change des déplorations permanentes que l'on entend partout.
    Belge né au Congo, je vis en Chine depuis un quart de siècle en tant que correcteur de textes français. Tous les Chinois instruits que je connais me disent de la langue française qu'elle est "la plus belle du monde". Cela vient d'un texte qui se trouve dans tous les manuels scolaires chinois qui raconte le dernier cours d'un instituteur alsacien forcé d'utiliser l'allemand et qui finit sa leçon en disant à ses élèves : " La langue française est la plus jolie langue du monde." Tous les Chinois ou presque ont gravée dans leur mémoire cette phrase.
    En Chine, le français reste la troisième langue la plus apprise, derrière l'anglais et le coréen. Cela est loin d'être négligeable, et remarquable si l'on songe à la faible présence francophone à proximité de la Chine.
    Cette année, malgré les incidents tragi-comiques qui ont émaillé le parcours du flambeau olympique à Paris, la visibilité relativement bonne du français aux JO a donné lieu à un regain d'intérêt pour la langue de Coubertin, au point que plusieurs écoles primaires de Pékin l'ont mise à leur programme.
    Toujours à propos des JO, je signale que le site officiel des Jeux en version française, où j'ai eu l'honneur de travailler et de lutter pour un français sans anglicismes, a eu plus de 700.000 visiteurs pendant les compétitions, loin derrière l'anglais certes, qui faisait près de 10 millions de visites, mais devant l'espagnol et l'arabe. Je pense que ces chiffres confirment ce que dit l'auteur de cet article : le français reste bel et bien la seconde langue internationale. Que cela ne plaise pas aux indécrottables francophobes de Kigali à Washington, c'est certain, mais les faits sont là.
    Si seulement la France pouvait sortir de son post-nationalisme gâteux et cesser d'être gouvernée par des partis vendus à l'Amérique, il ne fait aucun doute que le français pourrait très rapidement redresser la tête. En attendant, l'entêtement des Québéquois et des Wallons reste pour tous une source d'espoir et de confiance dans l'avenir de notre belle langue commune.
    Une autre source d'espoir est la crise financière actuelle, qui remet en cause le modèle américain et donc sa langue. C'est le moment plus que jamais de proposer en français des solutions.
    Merci monsieur Fontaine pour ce superbe article.

  • Archives de Vigile Répondre

    19 octobre 2008

    Cher M Fontaine,
    Je suis quand même assez étonné de votre dernière phrase et de la pugnacité avec laquelle vous réclamez l'indépendance du Québec alors que de l'autre côté, votre côté devrais-je dire, vous avez viré de bord en souhaitant maintenant la continuation de la Belgique ... une Belgique confédérale certes mais Belgique malgré tout !

  • Michel Guay Répondre

    19 octobre 2008

    La seule langue qui recule dans le monde c'est l'anglais qui a passé de 12% de locuteurs à 10% en seulement 30 ans . La langue française progresse ayant passé de 4%% à 6% et ceci ne tient pas compte des nombreux francophones aux USA et dans tous les pays non francophone et ne faisant pas partie de la Francophonie .
    Le français reste la langue la plus répandue sur terre donc dans tous les pays et dans toutes les organisations internationales avec l'anglais .
    Mais l'avantage du français c'est sa culture et ses racines latines qui incluent 20% de tous les être humains .