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La bibliothèque d’Alberto Manguel quittera le Québec

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L'amour de la littérature n'est pas le fort du Québec


Après des tentatives infructueuses pour trouver une place où loger ses milliers de livres au Québec, Alberto Manguel quitte Montréal pour de bon. Le Portugal lui offre un palais aux allures de meringue pour y installer cette immense bibliothèque. « Je prends l’avion pour Lisbonne demain ! » Depuis des années, sa collection de près de 40 000 livres dormait dans des cartons, dans un entrepôt de Leméac, son éditeur au Canada, sans qu’il ait pu trouver, malgré ses efforts et ceux d’amis lettrés, un lieu pour les abriter au pays des érables.


Ses livres le suivront sous peu, outre-Atlantique. Des travaux d’une durée de 16 à 24 mois sont requis avant que cette collection puisse constituer le cœur du centre international d’histoire de la lecture qu’il dirigera désormais dans ce palais portugais dessiné par l’architecte hongrois Carlos Mardel. Le bâtiment a servi autrefois de résidence au marquis de Pombal. Il se distingue par l’abondance de ses tuiles colorées, de ses statues et de ses riches jardins.


Ancien lecteur particulier de Jorge Borges, l’écrivain aveugle, Alberto Manguel a été, ces dernières années, directeur de la bibliothèque nationale d’Argentine, à Buenos Aires, ville où il est né en 1948. Il a aussi vécu une vingtaine d’années à Toronto. Manguel est l’auteur de plusieurs ouvrages consacrés à l’univers du livre. Le plus connu, Une histoire de la lecture, a été traduit en plus de trente langues.


Rendez-vous manqué


En mars 2019, plusieurs figures des lettres du Québec avaient vivement encouragé le maire Régis Labeaume à mettre la main sur la collection d’Alberto Manguel pour jeter les bases d’une bibliothèque originale, vouée à l’histoire de la lecture, un projet caressé de longue date par l’écrivain.


Dans une lettre commune, le metteur en scène Robert Lepage, le philosophe Georges Leroux, les écrivains Dany Laferrière, Yves Beauchemin et Marie-Claire Blais, ainsi que plusieurs autres figures de la culture insistaient pour « que la Bibliothèque d’histoire de la lecture soit installée dans la ville de Québec », considérant d’un bon œil « le travail extraordinaire que la Ville a accompli en créant des bibliothèques et des centres culturels dans des églises ».


Alberto Manguel dit avoir rencontré le maire Régis Labeaume à cet effet. « J’ai compris que Québec avait de l’intérêt pour le projet mais que l’argent était tout entier voué à un projet de tramways. Je pensais qu’on aurait pu trouver une église pour accueillir ces livres et créer un centre international de la lecture, dans un espace semblable à celui de la bibliothèque Gabrielle-Roy. Mais cela n’a pas été le cas. »


Des démarches ont aussi été faites du côté de Bibliothèque et Archives nationales du Québec. En 2015, avec Robert Lepage, Alberto Manguel avait proposé aux visiteurs de l’institution de la rue Berri une grande exposition intitulée Une bibliothèque, la nuit. C’était peu de temps avant que les manifestations culturelles de ce type cessent à BAnQ, faute d’argent de l’État.


A-t-il été question d’utiliser la bibliothèque Saint-Sulpice, laissée à l’abandon depuis plusieurs années, pour créer ce centre d’étude de la lecture tel qu’il le projetait ? « Non. L’avenue était fermée. » À BAnQ, dit-il, « on m’a fait comprendre qu’on n’avait pas de place pour ça et que ça ne cadrait pas avec la volonté de l’institution », résume Manguel au Devoir. « Nous avions ensuite entrepris des démarches pour installer la bibliothèque chez les Jésuites », du côté du collège Jean-de-Brébeuf. Sans résultat favorable non plus.


« Je travaille ces jours-ci à l’édition québécoise de mes Monstres fabuleux, en compagnie de Pierre Fillion », son éditeur chez Leméac. À ce livre conçu selon sa manière toute personnelle, Manguel explique avoir ajouté les figures de la Sagouine d’Antonine Maillet, d’Albertine de Michel Tremblay et du Matou d’Yves Beauchemin.


Une bibliothèque de lecteurs


Ce ne sont pas les livres rares qui constituent le centre d’intérêt de Manguel. « J’aimerais bien avoir des livres rares, comme une bible de Gutenberg. Mais cela n’a jamais été dans mes moyens ! » Et ce n’est surtout pas en rapport avec le cœur de sa principale cible culturelle : la lecture. Ce qui l’intéresse, comme en témoigne toute son œuvre, est la mise en relation des livres avec des lecteurs, à travers des cultures et des langues diverses. Les livres annotés lui apparaissent plus riches que bien des exemplaires prisés pour la seule rareté de leurs caractères imprimés.


« Dans ma bibliothèque, je possède une édition originale du classique québécois qu’est Maria Chapdelaine. » Ce livre a la particularité d’avoir appartenu à un descendant de Timothy Eaton, un des membres de cette dynastie canadienne qui régna sur l’univers des magasins à rayons. À l’intérieur, quelques indications, dont un signet d’un grand hôtel britannique, montrent que l’homme d’affaires n’a pas dû lire plus de la moitié du roman. « Le livre a encore un signet de l’hôtel Savoy, à Londres, où M. Eaton s’est arrêté de lire. » Pour Alberto Manguel, il s’agit là d’un symbole parfait de ce pays où il avait projeté de s’établir pour de bon : « un classique québécois, écrit par un Français, acheté par un riche Canadien anglais et lu seulement à moitié, dans un prestigieux hôtel de Londres… »


« À Lisbonne, on m’offre de diriger un centre de recherche sur l’histoire de la lecture. J’aurai, en plus, un budget pour les acquisitions. Je ferai un peu comme quand je dirigeais le festival Atlantide à Nantes, en organisant des événements. Nous pourrons tenir des conférences, faire venir des chercheurs, présenter des pièces de théâtre et bien d’autres choses, pourquoi pas. »


Un conseil a déjà été formé. D’emblée, plusieurs personnalités internationales du monde des lettres ont accepté d’y siéger. Parmi elles, on remarque les écrivains Margaret Atwood, Salman Rushdie, Enrique Vila-Matas, de même qu’Olga Tokarczuk, Prix Nobel de littérature 2018. On trouve aussi l’historien du livre Roger Chartier, du Collège de France, de même que Laurence Engel et Carla Hayden, respectivement directrice de la Bibliothèque nationale de France et directrice de la bibliothèque du Congrès à Washington.


Plus tôt cette année, Alberto Manguel avait jugé bon fuir New York et les États-Unis. Il s’y était installé, après avoir quitté la France, pour enseigner à Princeton et à Columbia. « Vous savez comme moi ce qu’est la situation aux États-Unis. Ce n’est pas possible. J’ai vraiment pensé que je pourrais m’installer à Montréal. Le projet était de m’installer pour de bon ici, d’aménager un appartement. » Et puis, voyant que l’avenir se dessinait plutôt du côté de Lisbonne, il a retardé le moment de s’installer pour vrai, logeant depuis plusieurs semaines dans une chambre d’hôtel de la ville.


Au temps où sa collection était logée dans un ancien presbytère d’un village du Poitou, une bibliothécaire de l’Université McGill, Jillian Tomm, avait eu la tâche de dresser le répertoire du tiers des volumes. « Elle va pouvoir continuer son travail à Lisbonne, assistée par des spécialistes. »



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