L'Europe au plus vite!

Dans trois mois, la Roumanie devrait se joindre à l'Union européenne. À quel prix?

XIème Sommet de la Francophonie à Bucarest


Voici le deuxième d'une série d'articles de notre correspondant européen réalisés à l'occasion du Sommet de la Francophonie qui se tiendra à Bucarest, en Roumanie, jeudi et vendredi.


Bucarest -- L'horloge du square de l'Université, au centre de Bucarest, affiche le chiffre 97. Depuis plusieurs années, cette petite horloge qui ne paie pas de mine rythme pourtant la vie politique en faisant le décompte des jours qui séparent le pays de son accession à l'Union européenne. À moins d'un imprévu de dernière minute, la Roumanie devrait intégrer l'Union le 1er janvier 2007. Il ne se passe pas une journée sans que le premier ministre, Calin Tariceanu, ou la ministre responsable de l'Intégration européenne, Anca Boagin, rappellent cette échéance cruciale à laquelle toute la vie politique roumaine semble suspendue.
Un signe ne trompe pas : les affaires de corruption ne cessent de défrayer la manchette. Un jour, c'est un haut responsable qui est impliqué dans un conflit d'intérêts, le lendemain, des douaniers pris la main dans le sac à toucher des pots-de-vin. Aucun doute, le gouvernement veut montrer que les temps ont changé et que Bucarest se conforme dorénavant aux standards européens en matière de transparence. Et il semblerait que personne n'y échappe. En juillet, après un accident de moto, le premier ministre Calin Tariceanu a vu son permis de conduire suspendu pour une période de trois mois. Une chose inimaginable en France et dans de nombreux pays d'Europe de l'Ouest.
«Certes, il reste beaucoup à faire, mais la Roumanie a vraiment brisé une barrière psychologique depuis deux ans», dit Tudor Chiuariu. Malgré ses airs de jouvenceau, ce jeune diplômé en droit qui vient d'avoir trente ans est l'un des hommes les plus redoutés de Roumanie. Nommé à la tête du Département de la lutte antifraude (DLAF), il est en quelque sorte le monsieur «Mains propres» du pays. Le DLAF est responsable de combattre les fraudes dans l'administration des 31 milliards d'euros (44 milliards de dollars) que la Roumanie devrait recevoir de l'Union européenne d'ici à 2013.

Dans les bureaux de la chancellerie, à Bucarest, il a réuni autour de lui une équipe de whizz kids aux dents longues qui n'ont pas 30 ans et qui ont pour la plupart étudié à l'Ouest. Les nouvelles recrues qui dissèquent les rapports financiers et mènent des enquêtes sur le terrain reçoivent 1700 $ par mois, soit deux à trois fois le salaire de leurs collègues des autres ministères. Les informations qu'ils recueillent peuvent servir de preuves devant les tribunaux. Résultat, le nombre d'enquêtes a triplé en 2005, et une dizaine de cas sont entre les mains des juges. Tudor Chiuariu est fier de dire que plus d'une centaine d'anciens responsables politiques, y compris l'ancien premier ministre social-démocrate Adrian Nastase, sont aujourd'hui devant les tribunaux.
«Tout cela aurait été impensable il y a deux ou trois ans, dit-il. Ce que nous faisons représente une vraie révolution culturelle. Nous voulons faire de la Roumanie un des pays les plus transparents d'Europe.» La réalité sur le terrain laisse peut-être à désirer, mais les Roumains ont sans contredit fait un effort législatif majeur. Depuis peu, tous les élus nationaux, régionaux et municipaux doivent déclarer tout ce qu'ils possèdent, qu'il s'agisse d'un tableau de maître ou d'un compte en banque à l'étranger. Les déclarations sont même publiées sur Internet. Pour éviter la corruption des juges, les dossiers leur sont attribués selon un système anonyme géré par ordinateur qui évite toute ingérence extérieure.
Si elle veut intégrer l'Europe, la Roumanie n'a guère le choix. Tous les rapports de la Commission européenne critiquent depuis des années la corruption endémique qui gangrène le pays. En 2003, l'ancien ministre de l'Intégration européenne lui-même, Hildegard Puwak, avait dû démissionner faute de pouvoir expliquer ce qu'il était advenu d'une subvention de 150 000 euros versée à une société administrée par sa famille. Depuis que la Roumanie frappe à la porte de l'Europe, les hommes politiques ont été les mieux placés pour profiter de la manne européenne. Mais ils ne sont pas les seuls à profiter du système. Selon un sondage publié cet été, quatre Roumains sur dix déclarent avoir offert un pot-de-vin à un médecin pour être mieux soignés. Un sur quatre a fait de même avec un professeur en échange de bonnes notes. La moitié des Roumains aurait même déjà glissé une enveloppe dans la poche d'un prêtre en échange d'un service religieux !
Mais tous ces efforts risquent-ils de s'arrêter net le jour où la Roumanie sera membre à part entière de l'Europe ? «Pas du tout, dit le secrétaire d'État du ministère de l'Intégration européenne, Leonard Orban. Il s'agit d'un processus de modernisation qui ne concerne pas seulement l'Union européenne, mais l'ensemble de la société roumaine. L'Europe n'a fait qu'accélérer les choses. Nous avons maintenant un système judiciaire indépendant, des frontières sûres, des lois protégeant les minorités et des organismes de lutte contre la corruption.»
De toute façon, estime M. Orban, si l'Union européenne décidait d'utiliser son droit de reporter l'adhésion en 2008, cela créerait une véritable crise politique qui n'aiderait rien. «Le report ne pourrait qu'accentuer la frustration de la population et créer un blocage politique qui n'aiderait pas les réformes.» Selon les sondages, les Roumains demeurent les plus enthousiastes à l'égard de l'Union parmi les 25 pays membres. Mais il ne faudrait pas trop mettre cet enthousiasme à mal puisqu'il est passé de 81 % (en 2004) à 64 %.
M. Orban rappelle que, malgré l'adhésion le 1er janvier prochain, l'Union pourra appliquer pendant encore trois ans des clauses de sauvegarde dans certains domaines. Elle pourra ainsi restreindre ses subventions ou l'accès au marché unique si la Roumanie ne se conforme pas aux exigences européennes. Elle pourrait limiter par exemple les importations agricoles si la Roumanie ne respectait pas les normes agricoles européennes. Une mesure grave pour un pays dont près de 40 % de la population vit encore de l'agriculture. En matière d'immigration, Londres a déjà annoncé qu'il pensait utiliser ces prérogatives afin de restreindre l'accès des travailleurs roumains au marché britannique.
«Cette peur est largement injustifiée, estime cependant l'ancien ministre des Finances et columnist Daniel Daianu. Si l'on examine les choses lucidement, près de deux millions de Roumains sont partis depuis quatre ans. Ils sont surtout allés en Italie et en Espagne. Ceux qui voulaient partir sont donc déjà partis. Après le 1er janvier prochain, on ne devrait assister qu'à un très petit nombre de départs.» Leonard Orban avance le chiffre de 300 000 tout au plus.
Daniel Daianu est beaucoup plus inquiet du déficit commercial que connaît la Roumanie depuis peu. Ce déficit est pourtant normal, dit-il, dans un pays qui s'ouvre à la consommation et où le crédit est plus largement accessible qu'avant. «Mais si la consommation devait continuer à croître plus rapidement que la production, et surtout s'il devait s'y ajouter un déficit budgétaire, à un moment où les grandes privatisations se terminent, la Roumanie pourrait frôler la récession. La Hongrie n'a pas fait attention et elle a un déficit de 10 %.»
Pour l'instant, avec des chiffres au-dessus de 5 %, la croissance roumaine est au beau fixe. Si le gouvernement menait bien sa barque, les revenus des Roumains pourraient passer en 10 ans de 30 % de la moyenne européenne à 60 %, dit Daniel Daianu. «Pour cela, il faut que le pays apprenne à ne pas seulement se moderniser à la suite des pressions du FMI ou de l'Union européenne. Il faut développer notre autonomie politique et former notre propre capital intellectuel.»
En ce qui concerne la corruption, Daianu est moins optimiste que son collègue du ministère de l'Intégration européenne. «Jusqu'à maintenant, on a surtout attrapé des petits poissons. Pas les gros ! Or, dans une société où les petits salariés n'ont souvent pas le minimum décent, il est important de punir les coupables. Sinon, on provoque du ressentiment et même des révoltes, comme en Hongrie.»
Récemment, la publicité d'une compagnie de téléphones cellulaires mettait en scène un parterre d'anciens cadres communistes écoutant l'ancien dictateur Nicolae Ceausescu. Tout à coup, une sonnerie de téléphone retentit et la salle se vide aussitôt. Le dictateur prononce alors les célèbres paroles qu'il avait lancées en 1989 aux manifestants sur le square de la Révolution : «Allô, allô, camarades restez à vos places !»
Une façon comme une autre de dire que la Roumanie n'entend plus garder son rang.
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Correspondant du Devoir à Paris


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