Organisation internationale de la Francophonie: Un nouvel acteur dans le maintien de la paix ?

« La Francophonie s'intéresse plus souvent aux crises internes qu'aux conflits entre pays »

XIème Sommet de la Francophonie à Bucarest



Les pays francophones ne sont pas tous des havres de paix: Haïti en Amérique, le Congo en Afrique et le Liban au Moyen-Orient. Face à la situation, l'Organisation internationale de la Francophonie développe une nouvelle stratégie internationale dans les actions pour le maintien de la paix. Rencontre avec les représentatants de l'organisme.
Paris - Depuis la dernière offensive israélienne au Liban, la moitié des soldats de l'ONU chargés de maintenir la paix dans un coin ou l'autre du monde sont postés dans des pays francophones comme Haïti, le Congo et le Liban. Près de 35 % des forces impliquées dans ces points chauds du globe viennent aussi de pays francophones. Il n'y a donc rien de surprenant à ce que l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF) ait récemment contribué à deux sessions de formation des candidats aux missions de maintien de la paix de l'ONU qui se sont tenues au Sénégal et au Cameroun.
La Francophonie est-elle pour autant en train de devenir un nouvel acteur mondial de ce qu'il est convenu d'appeler le maintien de la paix? «Il est évident que la Francophonie n'enverra jamais de Casques bleus sur le terrain, ce n'est ni son rôle ni sa mission, dit le porte-parole de l'OIF Hugo Sada. Mais plus ces opérations ont des implications non militaires et se complexifient, plus elles rejoignent ce que la Francophonie fait déjà depuis des années dans certaines régions du monde.»
L'action de la Francophonie a d'ailleurs déjà obligé la Commission du maintien de la paix de l'ONU à prendre la décision en mars dernier de traduire ses tests, ses manuels et ses rapports en français. «On s'est aperçu que, pour les actions de police dans des pays comme Haïti, c'était un vrai problème de ne pas parler français, dit la responsable de la Délégation à la paix, à la démocratie et aux droits de l'homme de l'OIF, Christine Desouche. À la Commission du maintien de la paix de l'ONU, tout se faisait en anglais.»
Une action en croissance
Sans parler de maintien de la paix, l'action discrète de la Francophonie n'en est pas moins devenue depuis plusieurs années un élément important dans la stabilité de certains pays comme le Burundi, le Congo ou Haïti. L'intérêt de la Francophonie pour ces questions remonte au troisième sommet francophone, tenu à Dakar en mai 1989.
Dès 1990, sous l'impulsion de son secrétaire général de l'époque, le Québécois Jean-Louis Roy, la Francophonie commença à développer son action dans les pays en crise. La première mission de médiation, composée de ministres et de parlementaires francophones, a eu lieu au Burundi en avril 1995 à la suite de l'assassinat du premier président élu Melchior Ndadaye. Il aura fallu attendre dix ans pour que le pays tienne à nouveau des élections libres.
Cette première mission présageait déjà des décisions qui seront prises en 1997 au sommet de Hanoï. Alors que la Francophonie ne jouait jusque-là qu'un rôle effacé dans la promotion de la démocratie et des droits de l'homme, la révision de la charte de l'organisation inscrivait dorénavant cette mission au coeur de son action. «En 1997, les chefs d'État adoptent une charte qui fait de la consolidation de la paix, de la démocratie et des droits de l'homme des missions essentielles de la Francophonie», explique Christine Desouche.
L'OIF pourra dès lors remplir des missions de prévention et de médiation. Cette vocation prendra véritablement son envol lors du symposium de Bamako en novembre 2002, où les ministres adoptent une déclaration sur les droits et libertés dans l'espace francophone. Pour la première fois, les États s'engagent à consolider l'État de droit, à tenir des élections libres et transparentes, et à respecter les droits de l'homme. Cette déclaration d'intentions est chapeautée d'un observatoire qui fait le point de façon régulière sur l'évolution des droits et libertés dans les pays membres. Les mesures punitives peuvent aller jusqu'à la suspension.
Des sanctions
Depuis l'adoption de cette déclaration, la Francophonie n'a utilisé ces pouvoirs d'exception qu'à deux reprises. Le Togo a été brièvement suspendu en février 2005 à la suite d'un coup d'État militaire par lequel Faure Gnassingbé tentait de succéder à son père. La suspension fut levée en avril 2005 après l'organisation d'élections et un retour à la lettre de la constitution. «La Francophonie est très sensible à ce genre de questions, dit Christine Desouche. C'est une des premières organisations internationales à s'être vraiment préoccupée de la légitimité des élections et de la démarche juridique qui les sous-tend.»
En août 2005, la Francophonie a aussi suspendu sa coopération avec la Mauritanie après un coup d'État militaire. Les autorités s'étant aussitôt engagées à tenir de nouvelles élections sans s'y présenter et à rétablir l'ordre constitutionnel, la coopération a vite été rétablie. Les premières élections pluralistes en Mauritanie auront d'ailleurs lieu le 19 novembre prochain.
Dans ces deux cas, la Francophonie a accompagné de près le retour à l'ordre constitutionnel en aidant à l'organisation des élections et en participant même à l'élaboration de lois et de textes juridiques, explique Christine Desouche. Ce mandat de prévention des crises et d'intervention a été confirmé lors de la réunion ministérielle d'Antananarivo, en novembre 2005, qui a formellement demandé à l'organisation d'examiner la façon dont elle pourrait à l'avenir intervenir activement dans des opérations de maintien de la paix.
Les crises internes
Quel rôle la Francophonie pourrait-elle jouer dans ces opérations? Tout dépend de ce qu'on appelle «maintien de la paix», selon Christine Desouche. Si l'on veut parler de consolidation de la paix, alors oui, la Francophonie peut avoir un rôle à jouer, même si celui-ci s'appuiera toujours sur les forces internes des pays concernés.
«Il est vrai que la Francophonie s'intéresse plus souvent aux crises internes qu'aux conflits entre pays, dit-elle. De toute façon, les crises de notre époque sont de plus en plus de nature interne. Nous devrions être plus actifs dans le domaine de la diplomatie préventive. Nous savons tous qu'il y a des pays dans lesquels ça va mal. Pourtant la communauté internationale ne réagit pas. Il faudra voir comment donner corps à la notion d'"alerte précoce". C'est très difficile. En 2007, une première réunion devrait examiner la question. C'est d'abord une question de volonté politique.»
Même si elle est souvent effacée, l'action de la Francophonie dans les situations de crise n'en porte pas moins ses fruits. La responsable de la Délégation à la paix, à la démocratie et aux droits de l'homme de l'OIF se réjouit notamment de la tenue d'élections dans plusieurs pays qui étaient jusqu'à tout récemment en crise. En 2005, c'était en Centrafrique et au Burundi. En 2006, c'était au tour du Congo et d'Haïti. Il y aura bientôt des élections en Mauritanie et au Togo. Reste évidemment la Côte d'Ivoire où la crise est toujours vive. Le secrétaire général Abdou Diouf y maintient d'ailleurs un envoyé permanent.
Grandes organisations financières internationales
Hugo Sada note par ailleurs la grande difficulté des petits pays à trouver les ressources financières nécessaires pour se relever d'une crise. C'est pourquoi l'OIF s'est donné pour rôle de plaider la cause de ces petits pays auprès des grandes organisations financières internationales.
«Ce qui distingue la Francophonie des autres organisations, c'est notamment la communauté de droit qui rassemble les pays membres», dit Christine Desouche. La Francophonie a développé un savoir-faire dans ce domaine qui l'a amené à signer, par exemple, un accord avec le PNUD (Programme des Nations unies pour le développement) afin d'assurer la formation des magistrats responsables du processus électoral au Congo.
«Lorsque vient le temps de parler de maintien de la paix, il faut tenir compte du fait que la Francophonie n'est pas une organisation régionale classique, conclut-elle. Nous sommes sur tous les continents. Nous considérons que les droits de l'homme représentent une valeur universelle, mais notre démarche est néanmoins une des rares à prendre en considération la dimension culturelle.»
Correspondant du Devoir à Paris


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