Pourquoi l'Islam est malade

S'il veut se moderniser, l'Islam devra renouer avec sa riche tradition culturelle, dit l'écrivain tunisien Abdelwahab Meddeb

Islam - Voile islamique et Charia

Paris -- En pleine tempête dans la foulée des propos du pape Benoît XVI à Ratisbonne, le spécialiste de l'Islam Abdelwahab Meddeb avait eu cette formule percutante: «Je regrette les regrets du pape!»
Pour cet écrivain tunisien passionné de culture islamique, le pape n'avait rien à se reprocher lorsqu'il a cité les paroles de Manuel II Paléologue, empereur de Byzance, critiquant l'Islam pour son recours à la violence. Venant d'un écrivain séculier qui dit avoir «réglé depuis longtemps son problème avec la religion», l'affirmation avait de quoi surprendre.
«Étant originaire de l'Islam, je ne regrette rien de ce qu'a dit le pape. Je trouve que sa conférence est un bijou philosophique. Ce pape est un pape érudit et sa réflexion était profondément réfléchie. Ce qui m'a impressionné, c'est que le dieu dont il parle est le dieu des philosophes, celui de la raison, du logos.»
Or, en invoquant un dieu de la raison, dit Meddeb, Benoît XVI invite implicitement les musulmans à renouer avec cet Islam d'une autre époque, qui fut lui aussi, bien avant la Renaissance, l'héritier de la philosophie grecque.
Dans les chroniques qu'il rédige chaque semaine sur France Culture et qui viennent d'être réunies dans Contre-Prêches (Seuil), Abdelwahab Meddeb s'est justement donné pour tâche de rappeler aux musulmans la richesse de cet héritage occulté par les intégristes. Or le pape ne dit pas autre chose.
«Puisant dans un texte médiéval, il repère deux maladies de l'Islam: d'abord la religion de la violence et ensuite celle d'un dieu qui n'est que pure volonté et n'a plus rien à voir avec la raison. L'un et l'autre ne sont pas spécifiques à l'Islam. Mais le pape n'ignore pas la sophistication de la théologie islamique. Il a parlé ainsi parce qu'en Islam a triomphé le dieu qui n'est pas le dieu des philosophes et que la philosophie traditionnelle de l'Islam a été défaite. Pire, ce legs a été oublié. Le pape dit donc implicitement aux musulmans: revenez à cette tradition et alors nous trouverons un véritable terrain de dialogue des cultures.»
Qu'il décrive les charmes de l'Alcazar de Séville, les voluptés de Tanger ou les effusions de joie des moussen, ces fêtes traditionnelles marocaines, Meddeb est le genre de musulman qui vous donnerait le goût de vous convertir sur-le-champ. Son Islam est à l'opposé de celui des imams analphabètes qui rêvent de dissimuler la beauté du monde sous une burqa. Il a plutôt à voir avec les parfums subtils des Mille et une nuits, les poètes d'Arabie qui inventent l'«amour fou» et les toiles arabes du XIVe siècle qui, contournant avec grâce l'interdiction de toute représentation, ne craignaient pas de peindre le Prophète.
Nourri de cette riche culture, Meddeb raconte par exemple comment le diplomate turc Khalil Bey participa à la modernité picturale occidentale en commandant à Courbet son célèbre tableau intitulé L'Origine du monde, qui représente un sexe féminin. Meddeb souligne d'ailleurs que Khalil Bey dissimulait l'oeuvre derrière un rideau, exactement comme on protège... le Coran!
«L'Islam a connu une chose terrible pour une culture, dit Meddeb. Il a été à la pointe de la civilisation en faisant la synthèse des traditions grecque, persane, indienne et même chinoise, selon des recherches récentes. Ces traditions se sont rencontrées dans la langue arabe et ont provoqué une mutation du savoir entre le IXe et le XIIe siècle. Arrive un moment où les musulmans se sont dit que l'esprit humain ne pouvait pas aller au-delà. On assiste alors à une explosion de l'encyclopédisme. On rédige des encyclopédies comme si on avait peur de perdre le savoir déjà acquis.»
C'est à cette époque que triomphe l'idée selon laquelle le Coran est qadîm (préexistant) et qu'il recèle la parole même de Dieu. Comment dès lors pourrait-on discuter d'un texte qui n'est pas l'oeuvre des hommes mais de Dieu lui-même?
Les germes de la catastrophe
Déjà, dans Triste Tropique, Claude Lévy-Strauss avait comparé le blocage de l'Islam à celui d'une France incapable de dépasser la grandeur de l'époque napoléonienne. Il y a pourtant dans l'Islam, soutient Meddeb, les germes de ce qui permettrait de créer une religion moderne. Mais il y a aussi tout ce qu'il faut pour expliquer la catastrophe qui se déroule sous nos yeux.
Avec d'autres, Abdelwahab Meddeb ne craint pas d'affirmer que la violence a été «déposée dans le berceau de l'Islam à sa naissance». Même s'il n'est pas certain que l'Islam ait été globalement plus violent que la chrétienté, dit-il, la violence du Prophète se rapproche moins de Jésus que celle de l'Ancien Testament.
«Les chrétiens ont mis 1000 ans pour créer la guerre sainte. Ce n'est qu'au XIe siècle qu'apparaissent les croisades et la notion de guerre sainte, qui trahit la lettre évangélique et s'inspire probablement de l'idée de djihad. Les intégristes musulmans, eux, peuvent trouver la légitimation de leur action dans la lettre du Coran. Mohammed n'a pourtant rien inventé à ce propos. Il est dans la continuité directe du Deutéronome, où la guerre de l'éternel annonce mot pour mot la charte du djihad. Quand un chrétien veut épurer le contentieux des croisades et de l'Inquisition, il doit revenir à la lettre du Nouveau Testament. Il faut espérer que les musulmans, eux, trahissent justement la lettre du Coran.»
Heureusement, c'est ici qu'interviennent les théologiens, dont la tâche est justement d'interpréter le texte. Un grand théologien soufiste mort en 1111, al-Ghazali, n'avait-il pas défini le grand djihad dont parle le Prophète comme le combat du croyant contre lui-même? Après le discours de Ratisbonne, 38 oulémas représentant dix pays ont d'ailleurs rappelé, à l'encontre des intégristes, que rien n'abolit le verset du Coran qui interdit toute contrainte en matière de religion. Ils n'ont malheureusement rien dit, déplore Meddeb, du fameux «verset de l'épée», pas plus que des rapports entre la religion et la politique. «Il faut ranimer, à l'intérieur même de l'Islam, la guerre des interprétations, dit-il: chers oulémas, encore un effort!»
Islam d'analphabètes
Dans un livre précédent, La Maladie de l'Islam (Seuil), Meddeb avait montré comment l'islamisme se nourrit de toutes les défaites de la modernité. Malgré sa volonté de restaurer un Islam traditionnel, l'intégrisme wahhabite n'en est pas moins un curieux bricolage fait d'archaïsmes et de ce que la modernité a fait de pire.
«Ces gens veulent restaurer l'Islam du VIIe siècle et se croient les contemporains de leur prophète à Médine. Mais c'est impossible. Ce temps est à jamais révolu. Il suffit de voir l'état de La Mecque, où des masses innombrables tournent en rond dans un paysage qui ressemble plus à Disneyland qu'à la mosquée historique. Celle-ci a été pratiquement détruite pour y substituer une vision américaine des choses.»
Pour Meddeb, le wahhabisme est un Islam d'analphabètes, que rejetaient d'ailleurs la plupart des théologiens du XVIIIe et du XIXe siècle. Il faudra la fondation de l'Arabie Saoudite en 1923, la défaite de Nasser aux mains d'Israël en 1967 et le choc pétrolier de 1973 pour lui donner les moyens de se lancer dans une vaste entreprise d'uniformisation.
«Cette religion réduite à une simple praxis est en train d'uniformiser l'Islam de l'Indonésie au Maroc. Regardez les voiles: ils sont devenus uniformes alors qu'ils étaient auparavant différents d'un pays à l'autre. Au début du XXe siècle, lorsqu'on demandait à un musulman ce qu'était l'Islam, il répondait que c'était le culte de l'Un: le monothéisme le plus intégral. Aujourd'hui, il vous répondra que c'est la prière, le jeûne ou le djihad.»
Quant au terrorisme, il n'est que «le moyen de la turbulence du faible», dit-il. Meddeb n'est pas loin de croire que ceux qui ont mis en scène les assassinats de Daniel Pearl et de Margaret Hassan ont sombré dans la folie. La chose lui est apparue évidente en visionnant, pour une exposition à Barcelone, des vidéos de décapitation tournés par des islamistes. Si le rite du sacrifice célèbre la substitution de la bête à l'homme, la folie terroriste fait exactement l'inverse: elle nous ramène à la barbarie pure, certains islamistes allant même jusqu'à discuter sur Internet du détail des techniques d'égorgement jusque-là réservées aux bêtes.
Oser réinterpréter le Coran
Dans les nombreuses conférences qu'il prononce un peu partout, Meddeb refuse de rendre le colonialisme responsable de l'état actuel du monde musulman. «C'est une façon de se déresponsabiliser qui oublie que l'Islam a lui-même été colonialiste et impérialiste en Espagne. Pensez aussi à l'immense violence qu'a provoquée l'Islam en Inde en imposant le sacrifice animal dans un pays où les bêtes ont des âmes.»
Voilà pourquoi, avant que leurs souvenirs ne disparaissent, Meddeb fait tout pour rappeler les audaces et les libertés qui ont été celles de l'Islam. Il souhaite que des voix théologiques s'élèvent et osent réinterpréter le Coran pour en neutraliser certaines parties. Il trouve à ce titre les intellectuels musulmans bien silencieux et déplore qu'un pays comme le Maroc, par exemple, n'organise pas des manifestations massives chaque fois que les intégristes assassinent des innocents à Madrid ou à Londres. Ce silence, dit-il, est le signe d'un malaise profond.
« Il n'y a pas beaucoup de voix musulmanes qui appellent un chat un chat. Mais ça viendra, sinon ce sera la fin de l'Islam et la barbarie. La Francophonie pourrait être un lieu de ce débat avec l'Islam. Outre la tradition de l'orientalisme français, la constitution du sujet maghrébin islamique de langue française commence avec ce geste fondateur que représente la traduction des Mille et une nuits par Antoine Galland. C'est tellement riche et précieux qu'on peut penser que la Francophonie est partie prenante de la problématique de l'Islam et qu'elle peut jouer un rôle dans son évolution.»
Mais pour cela, il faut que chacun accepte de parler ouvertement et sans restrictions. Récemment, l'écrivain Régis Debray laissait entendre que ce débat théologique ne concernait que les musulmans. «Ce n'est pas mon opinion. J'estime que les problèmes posés par l'Islam et la violence qu'ils suscitent concernent tout le monde. Pour cela, l'Occidental doit lever sa méconnaissance de l'Islam, et le musulman, redécouvrir ce que ses aïeux ont pensé. Je veux permettre à tous d'assumer l'héritage gréco-latin mais aussi islamique. Mais je ne crois pas pour autant à l'égalité des cultures. Si ce que je propose de l'Islam peut tenir la route, tant mieux. Sinon, tant pis. Qu'on s'en débarrasse!»
Dans une de ses chroniques, Meddeb met en scène un musulman souhaitant joyeux Noël à un chrétien. La scène paraît aujourd'hui surréaliste. «Pourtant, il y a tout ce qu'il faut dans le Coran pour ça!»
Correspondant du Devoir à Paris


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