Philosophie - Un autre islam

Islam - Voile islamique et Charia


L'Islam et la raison
_ Le combat des idées - Malek Chebel - Perrin - Paris, 2005, 238 pages
La crise des caricatures afflige tous ceux que la représentation stéréotypée d'un Islam violent ne cesse d'offenser, pas seulement les musulmans eux-mêmes. Le spectacle de la puérilité politique, autant chez ceux qui agitent le stéréotype que chez ceux qui acceptent de devenir la proie des fanatiques, est consternant. Il l'est d'autant plus, comme plusieurs l'ont rappelé, qu'il a servi de prétexte à la bonne conscience des intellectuels pour réactiver le spectre du choc des civilisations et l'incompatibilité de l'Islam et de la raison démocratique. Ce clivage commode sert beaucoup de monde dans le moment, mais il ne correspond ni à l'histoire ni à la pensée de l'Islam. Dans un livre qui présente toute la tradition de la rationalité dans l'histoire de l'Islam, Malek Chebel propose un parcours qui peut servir d'antidote à l'hystérie actuelle.
Malek Chebel poursuit depuis vingt ans le projet d'une anthropologie générale du monde arabe et de l'Islam. Ses études sur l'imaginaire, le corps et la culture convergent toutes vers un même but : raccorder l'Islam contemporain, tenté par des dérives fondamentalistes et facilement captif d'une rhétorique de l'humiliation, à sa profonde tradition de rationalité. Son livre le plus exigeant (Le Sujet en Islam, Le Seuil, 2002), marqué par la psychanalyse, témoignait d'une inquiétude grandissante quant à la possibilité de réussir ce raccord, et cela explique sans doute que son plus récent essai soit d'abord tourné vers les modèles inspirants du passé. La tradition donne en effet plusieurs raisons de penser que le combat des idées constitue une valeur essentielle et que l'Islam, autant comme religion que comme culture partagée par des sociétés très différentes, y compris celles de l'immigration, n'est aucunement fermé a priori à la critique rationnelle.
Un vaste spectre
Savants profanes, théologiens critiques, philosophes rigoureux ont marqué l'histoire de cet Islam de la raison. Prenant à rebours le stéréotype de la soumission et de l'archaïsme autoritaire, Chebel nous les présente en suivant les grandes périodes de la culture islamique. Des mu'tazilites aux penseurs soufis, c'est le vaste spectre de l'effort critique qui se déploie ici, dans une culture tendue entre la foi et la raison. Amené à observer que les périodes de débat sont souvent suivies de fortes résistances à l'innovation, Chebel rejoint certains des constats inquiets de Bernard Lewis ou d'autres islamologues. Mais le fil qu'il tire est un fil d'espoir : chaque chapitre montre en effet que le rigorisme des origines a laissé la place à une liberté de penser incomparable, souvent inconnue dans l'Occident de la même époque. C'est le cas du formidable XIe siècle, qui succède aux avancées antérieures des mu'tazilites du VIIIe siècle, les premiers à avoir fait appel à la raison et à revendiquer une position de neutralité politique. Ces pionniers de la tolérance méritent qu'on les étudie autant que les philosophes des Lumières arabes, al-Ghazali, Averroès et bien d'autres avant eux, comme al-Farabi et al-Kindi. Le chapitre que Chebel consacre à l'esprit de Cordoue permet d'aller plus loin en mettant en relief l'ouverture et la convivialité d'une société curieuse de l'autre : durant les sept siècles du règne arabo-andalou, les contacts entre les traditions favorisent le débat et la croissance de tous les savoirs. «En hommage à Cordoue, écrit-il, on se prend à rêver d'une véritable fraternité entre les trois grandes religions du Livre... »
Tradition soufie
La persistance de la tradition soufie apporte un autre témoignage capable d'inspirer : pas seulement en raison de ses engagements populaires et caritatifs, mais aussi à cause de sa revendication intrinsèque de liberté dans l'expérience spirituelle. Chebel y voit un humanisme qui n'a pas épuisé sa fécondité pour notre époque, et il a raison. Dans les derniers chapitres de son essai, il va plus loin : il pose les enjeux du renouveau exigé aujourd'hui dans une situation politiquement crispée. S'appuyant sur la pensée de plusieurs intellectuels musulmans de la période moderne, il critique, à l'instar de Fehti Benslama dans un manifeste important, le refus de la critique au nom de la sacralité. Comme lui, il en appelle à de nouvelles Lumières, fondées précisément sur la tradition de rationalité qui les rend possibles. Son intérêt pour des traditions minoritaires, comme l'ismaëlisme, dessine pour l'Occident la possibilité d'un islam spirituel.
Écrit avec fougue et vivacité, cet essai revendique d'abord un riche héritage et veut le proposer pour le présent. Bien informé, il présente un index détaillé des écrivains et penseurs qui ont joué un rôle dans cette tradition, et pour cela seulement ce livre constitue déjà un petit trésor. Une chronologie et une bibliographie solide complètent l'ensemble et en font presque une introduction à la pensée hétérodoxe dans la tradition islamique.
Collaborateur du Devoir
Voir aussi : Déclaration d'insoumission à l'usage des musulmans et de ceux qui ne le sont pas, de Fehti Benslama, Flammarion, Paris, 2005, 98 pages (avec un site Internet : www.manifeste.org).


Laissez un commentaire



Aucun commentaire trouvé