L'axe Paris-Washington: une des clés du drame libanais

Géopolitique du Proche-Orient

L'échec de la conférence de Rome cache-t-il certains progrès plus réels qu'il n'y paraît? L'hypothèse n'est pas exclue, alors que l'idée d'une force d'interposition fait lentement son chemin pour mettre fin à l'affrontement déclenché le 12 juillet dernier par l'incursion du Hezbollah en Israël et l'enlèvement de deux soldats israéliens.
Les pays participant à la conférence de Rome ont beau être repartis bredouilles, la constitution d'une telle force ne semble plus susciter d'opposition ferme. «L'idée d'une force internationale dans la région est une nouveauté absolue, déclarait au quotidien Le Monde le ministre italien des Affaires étrangères Massimo D'Alema. Israël s'y était toujours opposé. Washington aussi.»
Reste évidemment à en définir la mission et le commandement. Alors que les Européens poussent pour un cessez-le-feu rapide, les États-Unis veulent laisser le temps à Israël de marquer le plus de points possible sur le terrain avant de passer la barre à une force internationale. Or on sait déjà que c'est dans le débat entre l'Europe et Washington que la solution pourrait lentement émerger.
À Rome, la secrétaire d'État américaine semblait s'être finalement rendue aux arguments français et allemands s'opposant à une action de l'OTAN dans la région pour favoriser une mission de l'ONU dont les acteurs principaux seraient européens. Incapable de faire accepter l'idée d'un cessez-le-feu rapide, la France a soumis cette semaine à ses partenaires du Conseil de sécurité de l'ONU un mémorandum prévoyant la création d'une «zone tampon» à la frontière israélo-libanaise. Le texte développe le projet exposé dans ses grandes lignes mercredi à Rome, lors de la conférence internationale sur le Liban, par le ministre français des Affaires étrangères, Philippe Douste-Blazy. Le document devrait servir de base à un projet de résolution qui pourrait être déposé dès le début de la semaine prochaine au Conseil de sécurité, dont la France assume actuellement la présidence.
Parallèlement, George W. Bush et Tony Blair devraient examiner cette fin de semaine un projet de résolution prévoyant un cessez-le-feu et le déploiement en deux temps d'une force multinationale. Selon le Guardian, dans la première phase Israël et le Liban accepteraient un cessez-le-feu et une force multinationale réduite se déploierait à leur frontière, permettant le retrait de l'armée israélienne du Liban. Dans un second temps, une force de 10 000 à 20 000 hommes serait chargée de mettre en oeuvre la résolution 1559 et de désarmer des milices du Hezbollah.
De son côté, selon le Jerusalem Post, la secrétaire d'État aurait suggéré à Israël d'envisager de se retirer des fermes de Shaba, un territoire revendiqué par le Liban mais toujours occupé par Israël. Ce retrait permettrait au Liban de sortir du conflit en revendiquant une victoire. La portion de terre de
260 kilomètres carrés serait confiée à la force internationale afin d'être rendue au Liban. Reste à trouver la façon de présenter la chose afin que ce retrait ne soit pas interprété comme une victoire du Hezbollah et qu'il ne provoque pas la colère de la Syrie, qui revendique aussi ce bout de terre.
La France incontournable
Plus les jours passent et plus il apparaît que les points de vue européen et américain sur la question libanaise ne sont pas absolument antagonistes. L'alliance entre Paris et Washington pourrait même être une des clés de la résolution du conflit libanais, comme elle l'avait été l'an dernier, à la suite de l'assassinat de Rafik Hariri, lorsqu'il s'est agi de forcer la Syrie à se retirer du Liban.
Sans le crier sur les toits, Washington semble admettre l'idée qu'aucune solution au Liban ne peut se passer de la France, protecteur traditionnel du pays et dont l'autorité morale peut à la fois s'imposer aux chrétiens et aux populations musulmanes.
Contrairement au Canada qui s'est rangé dans le camp américain, la France a soigneusement fait attention de se poser en critique de la réaction «démesurée d'Israël» tout en reconnaissant son droit absolu de se défendre. Le ministre français des Affaires étrangères, Philippe Douste-Blazy, a pris soin de se rendre à Beyrouth, où se porte naturellement la solidarité française, mais de visiter aussi Haïfa, dont la population civile est victime des roquettes du Hezbollah.
Jacques Chirac se refuse à traiter cette organisation de terroriste mais n'hésite pas à dénoncer la manipulation de Damas et de Téhéran. L'opposition de la France à l'armement nucléaire de l'Iran et sa détermination à en appeler au Conseil de sécurité après la rupture des discussions avec Téhéran avaient achevé l'an dernier de rapprocher Paris et Washington. Comme l'écrit l'éditorialiste du magazine Le Point, Claude Imbert, l'attitude du gouvernement américain a beaucoup changé à l'égard de la France: «l'inflexion, plutôt heureuse, de notre politique rencontre, à Washington, une perception moins fruste depuis que l'enlisement américain en Irak bride les tranche-montagnes du Pentagone». Ces jours-ci, George W. Bush et Condoleezza Rice ne doivent-ils pas subir les foudres des néoconservateurs pour leur attitude conciliante dans la région? Le chroniqueur de droite Max Boot, du Conseil des relations extérieures, leur reproche ouvertement de «voir les négociations multilatérales comme une fin en soi».
Une force «européenne»
Il semble aujourd'hui à peu près certain qu'une force d'interposition au Liban comprendra un fort contingent européen. Son commandement pourrait même revenir à Paris. Les États-Unis et la Grande-Bretagne, déjà très engagés en Irak et en Afghanistan, ont déjà annoncé qu'ils n'y participeraient pas. Les principaux acteurs seront donc européens. On pense à l'Allemagne et à l'Italie, auxquelles pourraient se joindre la Russie et la Turquie.
Ce n'est pas un hasard si les leaders saoudiens, qui préparent déjà la reconstruction du Liban et soutiennent la monnaie libanaise, ont récemment visité Paris et Washington. Dans les deux capitales, ils ont discuté des stratégies nécessaires afin de combattre l'influence de l'Iran dans la région et de ramener la Syrie à de meilleures intentions. Les dirigeants saoudiens ont plaidé pour un cessez-le-feu immédiat et qualifié d'«aventuriste» la capture par le Hezbollah de deux soldats israéliens. Quelques jours plus tard, devant ses pairs arabes réunis au Caire, le prince Saoud al-Fayçal, chef de la diplomatie saoudienne, était sorti de ses gonds. À l'adresse de son homologue syrien Walid al-Moallem, qui disait «rêver» d'une position arabe unanime de soutien au Hezbollah et au Hamas, il avait rétorqué: «Vos rêves sont des chimères diaboliques.»
On voit mal qui mieux qu'un contingent principalement européen pourrait travailler avec les forces libanaises à créer une zone tampon séparant le Hezbollah d'Israël et à contrôler la frontière libano-syrienne, par où transitent les armes destinées au Hezbollah. La France est aussi la mieux placée pour faire appliquer la résolution 1559 et désarmer le Hezbollah. Mais désarmer le Hezbollah ne sera pas une mince affaire. Il faudra en passer d'abord par un accord politique au sein même des forces libanaises, a déclaré Jacques Chirac. Bref, il y a encore loin de la coupe aux lèvres.
Correspondant du Devoir à Paris


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