L’Empire, la Nation et le Québec

Chronique de José Fontaine


Au moment de la deuxième guerre d’Irak, il y a eu dans des journaux anglais et dans Le Monde des comparaisons suivies entre l’Empire romain et le régime américain, comparant le Président américain et l’Empereur romain de même que le Sénat américain et l’Empereur (c’est une analyse profonde: le rôle de l’Empereur étant comparé à celui du Président américain en ce qui concerne le rôle de défenseur des intérêts des possédants américains, de même que le parallèle Sénat américain/Sénat romain). Des journaux britanniques ont comparé l’intervention en Irak avec une expédition militaire menée par exemple au IIe siècle après JC contre les Calédoniens (dans le territoire de l’Ecosse qui ne faisait pas partie de l’Empire romain), et aussi, à ce propos, une comparaison avec le coût en vies humaines aux deux époques, les légions romaines escomptant aussi une perte en vies humaines pas trop élevée.
La notion d’Empire n’est pas seulement liée à l’intérêt économique
Dans le cas colonial français (mais aussi belge), la première visée impérialiste n’a pas été l’intérêt économique, mais la gloire politique et militaire. Dans le cas belge aussi: Léopold II a d’abord eu l’ambition impérialiste et ensuite seulement, il a été obligé de songer à financer son rêve (car c’est de cela qu’il s’agissait), par l’exploitation éhontée des Noirs astreints à la récolte du caoutchouc (sans doute 10 millions de morts, le chiffre est discuté, mais pas nécessairement exagéré). Il y a des historiens belges qui montrent d’ailleurs que Léopold II s’est constamment efforcé d’étendre le Congo par ‘’impérialisme’’ (l’Empire colonial belge bien que concentré en un seul pays était le 4e au monde par la superficie après les Empires britannique, français et russe).
L’Europe est-elle un Empire?
On dit parfois que l’Europe est une sorte d’Empire, mais créé par consensus. Cela peut paraître étrange, par rapport aux modèles du passé où la violence et le désir de dominer sont fondamentaux. Mais, par ailleurs, on parle beaucoup de la Pax romana à propos de ce que Rome a réussi à établir et du Droit. En un certain sens, la violence peut déboucher sur le Droit. De même avec l’Empire britannique. Dans le film célèbre sur Gandhi, on le voit certes lutter contre les discriminations contre les Indiens en Afrique du Sud, mais aussi, après les réunions, faire chanter le God Save the King, car Gandhi, je pense, a cru un certain temps à l’idée que l’Empire britannique réalisait un Droit, une Justice, un Ordre pas nécessairement dominateur. Ce qui caractérise l’Europe, c’est que ce serait alors un Empire créé avec le consentement de ses nations, fait sans précédent assurément comme fait fondateur, mais peut-être pas comme fait qui serait le résultat d’une évolution: l’Empire romain a respecté la diversité de ses nations ou religions ou ethnies après les avoir soumises.
Le paradoxe de la Grande guerre
L’intérêt direct, matérialiste, économique n’est pas toujours ce qui guide le colonialisme ou l’impérialisme. On dit parfois pour résumer la Grande guerre (1914-1918), que les Allemands l’ont déclenchée pour avoir un Empire colonial (qu’ils n’avaient pas, ayant participé trop tard à la curée colonialiste du 19e siècle du fait de devoir créer leur unité nationale qui ne fut réalisée qu’en 1870 - de même que l’Italie qui n’a eu qu’un Empire de raccroc pour le perdre bien vite). Mais on ajoute que s’ils ont déclenché cette guerre pour avoir un Empire, ils l’ont perdue parce qu’ils n’en avaient pas un. D’une certaine façon, les Empires français et anglais donnaient à ces deux puissances des avantages en approvisionnement et la maîtrise de la mer. De même en 1940-1945. Quand la Martinique s’est ralliée à De Gaulle en 1943, il y avait au large de cette île une flotte française impressionnante avec des pétroliers et des cuirassés (flotte militaire et civile). La bombe A a été fabriquée avec de l’uranium acheté au Congo belge, Congo qui lui-même, quoique dirigé par un Gouverneur belge favorable à Léopold III et administré par un Ministre des colonies également favorable au roi, a pris sur lui, (avec l’accord de son ministre), de ne pas obéir aux conseils (ou ordres: dans la monarchie constitutionnelle belge de 1940, c’est difficile de le dire: le roi ayant un tel pouvoir de fait), de Léopold III d’écarter le Congo de la guerre, mais au contraire de l’y impliquer. Dès septembre 1940, le Gouverneur a reçu De Gaulle à Kinshasa (alors que De Gaulle n’avait aucune légalité mais avait rallié les colonies de l’Afrique noire à son appel du 18 juin), comme un Chef d’Etat avec détachements militaires rendant les honneurs etc.
Les troupes belges en Afrique ont été utilisées contre les Italiens d’Ethiopie alliés aux Allemands (et elles l’avaient été en 1914-1918 contre les colonies allemandes du Tanganyika et du Rwanda-Burundi). En fait la Belgique a été un petit Empire et (même si la chose peut faire sourire), a quelque chose d’un Empire même privée du Congo. Car la Belgique est composée de deux nations. Le fameux canular de la RTBF sur l’indépendance de la Flandre a été diffusé avec le logo d’une émission intitulée “Tout ça ne nous rendra pas le Congo”, expression qui, certes sur le mode humoristique, conclut certaines conversations sur des questions étrangères à la politique, mais qui révèle même chez les “Belges” une sorte de nostalgie impériale (et même impérialiste: il faut dire aussi que l’armée belge est intervenue à plusieurs reprises en Afrique efficacement, le maintien de l’ordre au Rwanda à la veille du génocide étant cependant une honte). Le colonialisme est un crime contre l’humain, mais comme les choses même abominables, il finit par créer des liens. Il nous est difficile à nous Wallons, de considérer les Congolais comme des étrangers, d’autant plus qu’ils parlent notre langue... Et eux de même: comme les Flamands dominent, les Congolais nous vouent une sorte de tendresse avec l’humour qui leur est bien particulier.
Le Québec ne fait pas partie d’une nation mais est une nation
Le Québec ne fait pas partie d’une Nation, mais est un morceau d’Empire (de l’Empire britannique) et un ex-morceau aussi de l’Empire français, mais qui s’est lui-même émancipé de la France, tout en lui vouant son amitié et sa loyauté, sa communauté culturelle. Somme toute, l’Empire tend à ne plus être impérialiste et ses effets seconds (comme pour l’Empire romain), sont déjà pacifiques. C’est encore plus vrai de ses effets tertiaires, car la l’Empire romain se maintient à travers une Communauté latine qui doit quand même énormément à Rome et qui, à travers la Francophonie, l’Hispanidad, le monde lusitanien (Portugal, Brésil, colonies portugaises d’Afrique), l’Italie, la Roumanie (et même la Wallonie...), rassemble le groupe humain le plus important du monde, même avant les sinophones (voyez Liste des langues par nombre total de locuteurs sur Wikipédia). La comparaison n’est pas abusive, car on sait que les Chinois parlent différents chinois qui ne sont pas parfaitement identiques. Et par ailleurs, on sait qu’entre Espagnols, Italiens, Français, Portugais, les intercompréhensions sont plus grandes qu’on ne l’imagine parfois, même si on se parle souvent en anglais. La maman d’un ami dont le mari était italien nous conseillait ainsi – lors d’une rencontre avec des Italiens ignorants du français, nous-mêmes ignorants l’italien – de parler le français en prononçant toutes les lettres ou en le parlant comme on parle le wallon, effectivement cela marche.
Evidemment, en parlant comme cela, on se met du côté des dominants en tant que latinophones. On se met du côté d’une sorte d’Empire, mais d’un Empire sans armes et dont même les subdivisions, par exemple à l’intérieur de la Francophonie, soulignent leurs particularités, comme les Québécois, les Wallons, les Suisses romands et tous ceux qui usent du français dans le monde sans pour cela être des Français comme les Kabyles, les Libanais, les Italiens francophones, les Congolais, les Tunisiens, les Marocains...
Somme toute, pourquoi le Parlement wallon et le Parlement français ne reconnaîtraient-ils pas, eux aussi, que le Québec est une nation? Ce ne serait pas intervenir dans les affaires intérieures canadiennes et en même temps, ce serait faire entrer le Québec dans le concert des nations...
José Fontaine

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Né le 28/6/46 à Jemappes (Borinage, Wallonie). Docteur en philosophie pour une thèse intitulée "Le mal chez Rousseau et Kant" (Université catholique de Louvain, 1975), Professeur de philosophie et de sociologie (dans l'enseignement supérieur social à Namur et Mirwart) et directeur de la revue TOUDI (fondée en 1986), revue annuelle de 1987 à 1995 (huit numéros parus), puis mensuelle de 1997 à 2004, aujourd'hui trimestrielle (en tout 71 numéros parus). A paru aussi de 1992 à 1996 le mensuel République que j'ai également dirigé et qui a finalement fusionné avec TOUDI en 1997.

Esprit et insoumission ne font qu'un, et dès lors, j'essaye de dire avec Marie dans le "Magnificat", qui veut dire " impatience de la liberté": Mon âme magnifie le Seigneur, car il dépose les Puissants de leur trône. J'essaye...





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