L'arme des faibles

17. Actualité archives 2007


Tous ceux qui font métier de plume, romanciers, essayistes, journalistes, s'exposent à la critique, qui peut être acerbe et même cruelle. C'est le prix à payer pour le privilège de pouvoir présenter ses oeuvres ou ses idées à un vaste public.



Il arrive malheureusement que la critique se transforme en injure gratuite, qui fait perdre l'essentiel de vue. Même des arguments parfaitement valables sont alors perçus comme le reflet d'une animosité personnelle et perdent toute efficacité.
Sur la question nationale, l'éditorialiste en chef de La Presse, André Pratte, et moi divergeons totalement d'opinion. Son essai intitulé [Aux pays des merveilles->1075] ne m'a pas convaincu du tout que le projet souverainiste carbure aux mythes et aux fantasmes, même s'il a raison de dire que la souveraineté ne réglera pas tous les problèmes.
Il était parfaitement légitime que le directeur du journal indépendantiste Le Québécois, Patrick Bourgeois, lui réplique par un autre essai. Son titre, Le Canada, un état colonial, est annonciateur du ton. René Lévesque disait que le Canada n'était tout de même pas le goulag, mais on le sait : Bourgeois et ses collègues ne font pas dans la dentelle.
Il va de soi que nous assistons à un dialogue de sourds. Entre la banalisation des vicissitudes du fédéralisme canadien et leur extrême dramatisation, il n'y a aucune discussion possible. Quant à ce qui surviendra au lendemain d'un oui, ni André Pratte, ni Patrick Bourgeois, ni personne ne peut le savoir. Sur ce sujet, tout le monde parle à tort et à travers.
Pour moi, l'argument fondamental en faveur de la souveraineté demeure celui qu'avance Bourgeois dans sa conclusion : «Arrive un temps dans la vie d'un individu comme dans celui d'un peuple ou la peur de la prise en main doit céder le pas à la nécessité de faire ses propres bons coups, comme ses erreurs les plus retentissantes.» Un fantasme, la responsabilité ? Certes, la mécanique constitutionnelle et le partage de l'assiette fiscale ont leur importance, mais elles ne font que traduire juridiquement un rapport de force.

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Je n'ai aucune objection à ce qu'on fasse une lecture «pure et dure» de l'histoire canadienne, dans la mesure où la forme ne discrédite pas le fond. En revanche, ces attaques personnelles à n'en plus finir contre Pratte n'ont pas leur place d'une société démocratique. Cela en devient ridicule. On devrait pouvoir débattre sans s'insulter.
Dans l'introduction de son livre, Bourgeois rappelle une entrevue à TQS, au cours de laquelle Benoît Dutrizac lui avait reproché «une obsession tout à fait malsaine à l'égard des Pratte et [Alain] Dubuc de ce monde». Dans un ouvrage publié l'an dernier, Nos ennemis, les médias, il s'en prenait déjà au «trio infâme» que Pratte forme avec le même Dubuc et Lysiane Gagnon. Tout en reconnaissant que la rédaction de son dernier livre ne pouvait qu'alimenter son obsession, il explique qu'il ne pouvait pas se résoudre à laisser agir impunément le «mercenaire de Gesca».
Qu'il n'ait vu dans l'essai de Pratte qu'un «condensé d'inepties», c'est son droit le plus strict, mais se moquer du physique de quelqu'un pour discréditer ses idées, si discutables puissent-elles être, est toujours inacceptable. Quelle est l'utilité de qualifier Pratte de «petit bonhomme haut comme trois pommes», avec sa «petite barbe de frère capucin» ?
Avec son style inimitable, le cinéaste Pierre Falardeau y va d'un avant-propos assassin sur le «le petit chien savant des Desmarais». À voir ramper jour après jour cet «intellectuel organique de la bourgeoisie canadienne», il dit ressentir la même gêne qu'on éprouve «à regarder s'enfoncer ce roi des abrutis dans Le Dîner de cons».
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Il est encore plus gênant de voir un homme se faire abreuver d'injures simplement parce qu'on n'aime pas ce qu'il écrit. Il est évident que l'éditorialiste en chef de La Presse doit être intraitable sur la question nationale, sous peine de perdre son emploi. Il m'arrive aussi de trouver que Pratte en met plus que le client n'en demande. Faut-il pour autant le comparer à un «singe de cirque qui voit son dresseur lui lancer des cacahuètes» ?
C'est peut-être un cliché de dire que l'injure est l'arme des faibles, mais cela n'en demeure pas moins vrai. Or, la souveraineté est une idée forte, qui n'a nul besoin d'être défendue par la vulgarité.
Qu'elle rallie toujours une majorité de francophones, malgré toutes les maladresses du PQ, en témoigne éloquemment. Puisqu'il est question de l'empire Gesca, par quel mystère le gouvernement Bouchard a-t-il autorisé la vente du Soleil à Power Corporation, à laquelle même Robert Bourassa s'était opposé ? Depuis des décennies, les souverainistes se plaignaient de la concentration de la presse entre des mains fédéralistes.
Je comprends qu'il puisse être soulageant de bouffer du Pratte quand on se retrouve entre «purs et durs», mais ce ne sont pas eux qui doivent être convaincus. Pas plus qu'on n'attire les mouches avec du vinaigre, on ne convaincra les «mous» de voter oui avec des excès de langage. Patrick Bourgeois aurait certainement pu répliquer au «torchon» de Pratte sans le comparer au Doc Mailloux !
Le grand succès de la propagande fédéraliste depuis le référendum de 1995 est précisément d'avoir réussi à propager l'idée d'un nationalisme «le couteau entre les dents», intolérant et «exclusif». La dernière chose à faire pour les souverainistes est de lui donner raison. Le jour de l'indépendance, va-t-on courir sus à tous les Pratte du Québec et leur raser la tête dans les rues ?
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mdavid@ledevoir.com


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1 commentaire

  • Archives de Vigile Répondre

    18 mai 2008

    Cher monsieur David,
    J'ai apprécié votre texte, comme c'est souvent le cas. Mais je ne peux pas dire que je suis entièrement d'accord avec son contenu.
    Bien qu'il soit vrai que de bombarder d'insultes André Pratte ne fasse pas vraiment avancer le débat, et qu'en effet, cela ne convaincra pas davantage de souverainistes "mous", comme vous dites, il reste que ce cher monsieur Pratte n'est pas sans mériter, disons, des critiques qui ont du punch, dirais-je...
    Après tout, on parle ici d'un éditorialiste qui passe son temps à inventer des "faits" ou à réécrire l'histoire. Ce n'est point un sophiste: c'est simplement un menteur! Et il fait son oeuvre, toujours dans le but (très visible) d'abuser de la crédulité d'une certaine partie du public, qui manque de sens critique et connaît mal sa propre histoire, pour lui vendre l'idée du fédéralisme canadien, peu importe ce qu'Ottawa pourrait nous faire endurer.
    André Pratte se fait complice d'une grosse machine anti-québécoise, qui veut nous assimiler. L'enjeu: une Louisiannisation progressive du Québec. Pour toujours!
    Alors franchement, vu le genre de chose dont il se rend complice, et ce en méprisant toute espèce d'intégrité journalistique, je pense qu'avec quelques occasionnelles insultes, ce "collabo" s'en tire malgré tout à très bon compte! Ce n'est pas un bien gros prix à payer, considérant le véritable génocide culturel auquel il collabore!
    Qu'il apprenne à vivre avec ça ; c'est la moindre des choses, dans son cas!