Jean Pirotte, historien wallon

Chronique de José Fontaine


L’Université de Louvain rendait hommage mercredi passé à Jean Pirotte, historien réputé de cette université. Lors de la séance d’hommage, ses collègues ont tous mis en évidence la fidélité du Professeur à la Wallonie, sa Foi chrétienne profonde, son sens aigu de l’enseignement et de la recherche.
C’était peut-être assez étonnant de l’entendre dire si souvent, car ce n’est pas nécessairement encore l’habitude. Les choses progressent si lentement et l’on pourrait dire d’ailleurs que la Wallonie n’a commencé à s’introduire pleinement dans la recherche scientifique qu’à partir des années 70. Ainsi, Jean Pirotte, né en 1940, qui commença à enseigner en 1971 à l’université, n’avait pu prendre l’initiative d’un cours d’histoire de la Wallonie qu’à partir de 1985.
----
Jean Pirotte, historien wallon de Louvain accède à l’éméritat
----
C’était aussi un homme fort préoccupé de recherches sur les missions chrétiennes, la piété populaire, les arts populaires comme la BD, - tout ce qui a trait à la définition de la nation, aux préjugés nationaux, ethniques ou raciaux.
Il dirigea en 1999 avec Luc Courtois le volume de la Fondation wallonne intitulé Entre toponymie et utopie. Les lieux de la mémoire wallonne, Louvain-la-neuve, 1999 et c’est un peu à ce titre qu’il parraina en 2005 l’octroi du tire de Docteur honoris causa à Pierre Nora, l’inventeur de la nation de “lieux de mémoire”. Celui-ci, dans le volume offert à Jean Pirotte pour son éméritat, écrit, en l’opposant à l’entreprise qu’il a conduite en France que, dans ce dernier pays, le projet est “tout entier critique et contre/commémoratif” contrairement à “l’inspiration secrètement ou ouvertement célébrative et commémorative qu’impose le contexte wallon”.
Lors de la séance d’hommage, j’ai rencontré à la sortie un chercheur français qui m’a longuement parlé justement des rapports entre la France et la Francophonie et qu’il était seulement en train de prendre conscience que le rayon de lumière qu’est notre langue a plusieurs foyers.
Encore faut-il qu’ils s’allument.
Je sais que certains lecteurs de cette chronique ne l’aiment pas parce qu’ils se veulent attachés à la Belgique. Pourtant, il me semble difficile de concevoir l’oeuvre d’affirmation de la Wallonie comme une oeuvre hostile à quoi que ce soit. Peu importe ce que sera le destin de la Belgique, il me semble impossible de concevoir – au minimum – que celui-ci ne permette pas d’amplifier l’identité de la Wallonie, les recherches qui nous permettent de la connaître vraiment.
Toujours dans le livre d’hommage à Jean Pirotte, j’ai repéré d’emblée une étude du bibliothécaire de l’UCL, lui-même professeur à cette université, sur les cartes de la Wallonie parues au 17e siècle. La Wallonie a beau n’avoir existé politiquement que depuis peu de temps, soit 1980, déjà au début du 17e siècle, plusieurs ordres religieux, dont les Capucins et les Jésuites, avaient divisé leurs provinces dans les Pays-Bas d’alors entre une province de Flandre et une “Provincia Walloniae”, une “Province de Wallonie” dont Jean Germain montre que la configuration spatiale repose sur des critères linguistiques et culturels, assez contemporains de l’usage populaire du mot “Wallons” qui, curieusement, ne donna “Wallonie” (en français) qu’en 1844 pour ne devenir populaire qu’en 1885 grâce à Albert Mockel.
Mais justement, l’usage du mot en latin, langue savante, accompagne sans doute une histoire populaire. Je suis toujours frappé par la fortune des “Wallons de Suède” dont maints Suédois contemporains n’ont nullement oublié l’existence car l’émigration wallonne en Suède fut même supérieure à l’émigration française au Canada, en tout cas avant 1700, atteignant un peu moins de 10 000 personnes qui ont laissé des traces puisque l’on recense encore en Suède plus de six cents patronymes d’origine wallonne. Il y a eu une communauté wallonne relativement consciente d’elle-même dès 1500 ou 1600. Ce qui ne veut pas dire que, même aujourd’hui, cette conscience ne poserait plus problème.
C’est aussi dans un volume consacré à ces Wallons de Suède que s’est distinguée la Fondation wallonne de Louvain que préside toujours Jean Pirotte. Dans la mesure où j’ai consacré beaucoup de ma vie à cette initiative, je dois dire que j’ai été profondément encouragé par le fait que l’on évoqua à peu près dans tous les discours l’engagement de mon ami Jean aux deux Manifestes wallons de 1983 et de 2003, dont l’importance est devenue évidente dans notre histoire intellectuelle, mais qui fut une évidence moins aveuglante quand ceux qui l’avaient signé se firent traiter de partisans du repli sur soi.
Tous ceux qui connaîssent Jean Pirotte, chrétien ouvert et progressiste, mécontent des ravages de l’intolérance et du primat du Profit qui font tant souffrir le monde, ne pourront jamais croire que l’affirmation de la Wallonie se fasse contre quoi que ce soit, sinon contre l’ignorance et sa Nuit.
Ce qui préside à l’institution d’un pays, aujourd’hui - contrairement à hier, car beaucoup de nations se sont fondées dans la violence, même si leur existence n’est pas à remettre en cause pour cela – c’est la fraternité.
José Fontaine
Luc Courtois, Jean-Pierre Delville, Françoise Rosart & Guy Zélis Images et paysages mentaux des 19e et 20e siècle de la Wallonie à l'Outre-Mer, Hommage au professeur Jean Pirotte à l'occasion de son éméritat, Academia Bruylant, Presses Universitaires de l'UCL, Louvain-la-neuve, 2007
----



Featured 11746605790305d4d2500c52aa75121d

José Fontaine355 articles

  • 361 773

Né le 28/6/46 à Jemappes (Borinage, Wallonie). Docteur en philosophie pour une thèse intitulée "Le mal chez Rousseau et Kant" (Université catholique de Louvain, 1975), Professeur de philosophie et de sociologie (dans l'enseignement supérieur social à Namur et Mirwart) et directeur de la revue TOUDI (fondée en 1986), revue annuelle de 1987 à 1995 (huit numéros parus), puis mensuelle de 1997 à 2004, aujourd'hui trimestrielle (en tout 71 numéros parus). A paru aussi de 1992 à 1996 le mensuel République que j'ai également dirigé et qui a finalement fusionné avec TOUDI en 1997.

Esprit et insoumission ne font qu'un, et dès lors, j'essaye de dire avec Marie dans le "Magnificat", qui veut dire " impatience de la liberté": Mon âme magnifie le Seigneur, car il dépose les Puissants de leur trône. J'essaye...





Laissez un commentaire



Aucun commentaire trouvé