Irak: Ignatieff fait son mea culpa

La politique est du «théâtre», affirme-t-il dans un long texte, mais avec des conséquences immenses

Proche-Orient : mensonges, désastre et cynisme



Le député libéral Michael Ignatieff a fait hier dans les pages du New York Times Magazine un vibrant mea culpa: l'ancien candidat à la direction du Parti libéral avoue s'être complètement trompé en soutenant l'invasion américaine en Irak, qu'il qualifie aujourd'hui de «catastrophe» et de «débâcle». Une confession qui donne l'occasion à l'ancien professeur de réfléchir sur le sens de la politique. Le soutien de M. Ignatieff à l'opération américaine, énoncé dans le même magazine alors qu'il était professeur de science politique à Harvard, lui a souvent été reproché durant la campagne à la succession de Paul Martin.
S'il a pu la défendre un temps, le chaos qui règne aujourd'hui en Irak (et aussi l'apprentissage par M. Ignatieff des conséquences d'une décision politique) l'ont depuis convaincu qu'il avait fait fausse route. Ce qu'il regrette aujourd'hui.
Dans son texte intitulé [Getting Iraq Wrong->8029] - qui s'avère être une longue et rare réflexion sur l'art de la politique et le sens du jugement -, M. Ignatieff adresse une sévère critique au président George W. Bush... et à lui-même. La situation en Irak «condamne le jugement politique d'un président, écrit M. Ignatieff. Mais elle condamne aussi celui de plusieurs autres personnes, dont je fais partie, qui ont soutenu l'invasion.»
Il mentionne que ceux qui avaient prévu le chaos en Irak analysaient les mêmes faits (ou non-faits) que les gens favorables à une intervention pour juger du bien-fondé de la mission. À la différence qu'«ils n'ont pas fait l'erreur de prendre leurs voeux pour la réalité», dit-il.
Par exemple, l'erreur de croire qu'un État libre allait naître facilement en Irak après 35 ans de terreur, que la région entière allait appuyer les motifs de l'intervention américaine, et que les États-Unis avaient la puissance pour remodeler le paysage politique d'un pays lointain. «J'ai fait certaines de ces erreurs, et quelques autres personnelles aussi.»
De ce faux pas, Michael Ignatieff retire la leçon de se «laisser moins influencer par les passions des gens que j'admire et par mes propres émotions». Mais surtout, il en dégage que la politique active ne permet pas les mêmes prises de position que celles, sans conséquence, d'un professeur. Les responsabilités ne sont pas les mêmes, les impacts non plus, a-t-il appris.
Le difficile art de la politique
Si l'intellectuel Ignatieff revisite aujourd'hui les raisons qui l'ont amené à soutenir l'invasion en Irak, c'est donc qu'il estime qu'il s'agit d'une bonne illustration des différences qui existent entre exprimer une opinion à titre d'universitaire, et le faire en tant que politicien élu et imputable.
Tout son texte porte en fait sur l'art du jugement politique, qui se différencie selon lui du jugement académique par une composante fondamentale: le politicien doit en toute circonstance avoir le «sens de la réalité», être capable de percevoir le monde tel qu'il est et tel qu'il pourrait être.
Cela nécessite d'être à l'écoute et de savoir s'autocritiquer, écrit M. Ignatieff en écorchant vivement le président Bush. Dans son cas, «ce n'est pas seulement que le président ne s'est pas soucié de comprendre l'Irak. Il ne s'est pas soucié non plus de se comprendre lui-même».
Qualifiant d'«entêtement» l'attitude du président, Michael Ignatieff pense que s'il avait su remettre en question sa décision, il aurait entendu les signaux d'alarme annonciateurs d'une catastrophe. «Les idées fixes de type dogmatique sont généralement l'ennemi du bon jugement», observe-t-il. Plus haut dans le texte, il indiquait aussi que «le bon jugement en politique commence par la capacité de savoir quand admettre ses erreurs».
Après 18 mois en politique, M. Ignatieff a notamment compris que si un commentateur politique, comme il l'était auparavant, peut se permettre de défendre une idée parce qu'elle est intéressante, le politicien, lui, ne peut pas. «Dans la vie académique, une idée fausse est simplement fausse. Dans la vie politique, une idée fausse peut ruiner la vie de millions de personnes», dit-il.
Et cette vie politique, Michael Ignatieff en découvre chaque jour de nouvelles composantes. On comprend entre les lignes et leurs 2500 mots que le député trouve parfois difficile l'adaptation à cette vie, où loyauté et trahison se côtoient au quotidien et où «tout ce qui importe est ce que vous avez dit, pas ce que vous vouliez dire».
«En politique, si vous prenez les attaques comme étant personnelles, vous montrez de la vulnérabilité, écrit-il. Il faut donc apprendre à avoir l'air invulnérable, sans apparaître inhumain. [...] Il n'y a rien de personnel en politique, parce que la politique est du théâtre. Ça fait partie du boulot de prétendre avoir des émotions que vous ne ressentez pas sur le moment. Ça fait partie du spectacle d'insulter un autre parlementaire en Chambre, puis d'aller prendre un verre avec lui ensuite.»
Du théâtre qui peut donc ressembler à une comédie... ou à un drame, selon le sujet.


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