Folle course vers la sortie

À mi-chemin de leur cinquième année en Irak, où vont les Américains empêtrés dans les sables d'Arabie?

Proche-Orient : mensonges, désastre et cynisme

Un dernier carré d'idéologues répète que le «sursaut» militaire (30 000 soldats supplémentaires) appliqué depuis le printemps à Bagdad peut encore donner la victoire aux Américains. Mais cette voix est de plus enterrée par la rumeur qui enfle à Washington: «Nous n'allons nulle part; nous devons partir; le plus vite sera le mieux.»
Les statistiques sur le nombre de victimes en Irak vont et viennent... Parfois elles baissent, et les optimistes jusqu'à l'absurde ressortent leurs arguments. Mais comme le prouve la remontée de violence des dernières semaines (1652 civils tués en juillet, contre 1241 en juin), l'Irak reste un massacre sans fin, et tout répit n'y est jamais que provisoire... alors même que ce qui tient lieu de «gouvernement» à Bagdad présente tous les signes de la désintégration.
À Washington, le thème «l'Irak ou comment s'en débarrasser» figure désormais en première place dans les préoccupations d'une classe politique déjà en mode préélectoral... Sur le front intérieur, la Maison-Blanche semble avoir arrêté sa «stratégie»: tenir bon jusqu'à la fin du mandat de George Bush... puis refiler le fardeau à son successeur. Mais pour tous les autres politiciens qui comptent, au contraire, le débat sur l'Irak prend désormais l'allure d'une folle course vers la sortie.
Il est dommage que dans ce nouveau débat, on fasse totalement l'impasse sur un aspect pervers (et négligé) de ce sprint: le chaos sanglant, et encore accentué, que paieront assurément les Irakiens lorsque l'occupant sera parti... après avoir allumé les feux de la guerre civile.
***
Ce sprint vers la sortie, on peut le rappeler, a connu un antécédent parfaitement symétrique: la course folle à l'invasion, orchestrée en 2002-2003 par la Maison-Blanche de George Bush.
Sur ce thème, intéressante contribution, [dans le New York Times d'hier->8029], du numéro deux du Parti libéral fédéral, Michael Ignatieff. M. Ignatieff fait aujourd'hui amende honorable pour son appui à l'invasion de l'Irak...
Le numéro deux libéral faisait partie de cette petite minorité d'intellectuels et d'activistes de gauche, en Occident, [qui avaient choisi sans vergogne le camp Bush->8028], au motif que l'horreur du régime de Saddam -- en soi et à elle seule -- était suffisante pour balayer toute objection et toute autre considération morale. Dans cette catégorie, on retrouvait également, en France, des politiciens comme le socialiste Bernard Kouchner (aujourd'hui ministre des Affaires étrangères) et des intellectuels comme André Glucksmann et Pascal Bruckner.
Un extrait significatif: «Parmi ceux qui ont correctement prédit la catastrophe en Irak, beaucoup l'ont fait non pas par une capacité supérieure de jugement, mais bien plutôt par idéologie. [...] parce qu'ils croyaient que le président voulait faire main basse sur le pétrole, ou parce que selon eux, les Américains ont de toute manière toujours tort en politique internationale. Mais ceux qui ont véritablement exercé un jugement judicieux à propos de l'Irak n'ont pas seulement prédit les conséquences de l'invasion. Ils avaient aussi correctement évalué les motivations ayant mené à cette action.»
Ignatieff écrit ensuite que tout le monde, à l'époque, devait se débrouiller avec des informations qui se sont révélées fausses (sous-entendu: si même moi j'y avais cru à l'époque, messieurs-dames... tout le monde devait y croire aussi!). Il ajoute qu'il a pris pour argent comptant les bonnes intentions de la Maison-Blanche... et que le moralisme affiché par les Bush, Cheney et Rumsfeld (exporter la démocratie, expulser les dictateurs, faire la police dans le monde...) était en soi un très fort argument.
Si je peux me permettre ici d'être un peu personnel... Au printemps 2003, j'avais timidement prédit que les choses allaient sérieusement se compliquer en Irak, avec des arguments je l'avoue un peu «moraux»... mais qui ne tombaient ni dans l'anti-américanisme primaire, ni dans un raisonnement simpliste de type «pétrolier».
À l'époque, c'était pour moi la criante non-fiabilité des informations disponibles sur les fameuses «armes de destruction massive», doublée de la mauvaise foi manifeste de l'administration Bush dans son utilisation de ces informations, qui m'avait fait pressentir la catastrophe. Mon raisonnement était le suivant: ce mauvais théâtre nous montre que ces gens sont soit des incompétents mal informés, soit des illuminés, soit des idéologues fous... et donc ils vont forcément se casser la gueule.
C'était peut-être un peu rapide comme raisonnement... mais c'est complètement à l'opposé d'un Ignatieff qui vient nous dire, aujourd'hui, qu'il y avait tout lieu de croire à la pureté des intentions des acteurs en jeu, que cette pureté était le gage apparent d'une bonne action, et qu'on ne pouvait -- que voulez-vous? -- «pas savoir» que les informations sur les armes de destruction massive étaient fausses... Eh ben dis donc!
Hier comme aujourd'hui, la tragédie américano-irakienne embrouille les plus beaux esprits...
François Brousseau est chroniqueur et affectateur responsable de l'information internationale à la radio de Radio-Canada
francobrousso@hotmail.com

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