Favorisons un meilleur avenir pour les jeunes autochtones

Forum socio-économique des Premières nations


Pierre Trudel
_ Professeur d'anthropologie, cégep du Vieux-Montréal*

À l'occasion du Forum socio-économique des Premières Nations qui s'ouvre aujourd'hui à Mashteuiatsh, nous tenons à manifester notre appui à l'exercice de mobilisation et à l'appel au partenariat lancé par l'Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador.




Les Premières Nations ne demandent pas un appui aveugle à leurs revendications; elles sont tout à fait conscientes du fait que, en matière de développement social et économique, la balle est dans leur camp, comme l'écrit Ghislain Picard dans Le Devoir du 16 octobre : «Nous avons d'énormes changements à apporter dans nos approches d'éducation populaire, de sensibilisation publique et de gestion des services intégrés, mais les gouvernements ont aussi une responsabilité indéniable.» Autrement dit, selon la perspective autochtone, tous les torts ne sont pas du même côté et les Premières Nations ne se définissent pas strictement comme des victimes.
Rappelons les enjeux importants, qui sont loin de concerner strictement les Premières Nations. Selon Statistique Canada, en 2017, la population autochtone âgée de 20 à 29 ans sera de 40 % supérieure à celle d'aujourd'hui ! La population des réserves passera de 407 300 à 703 200 personnes. Cette situation engendrera des besoins considérables en matière de logement et d'emploi. La qualité de vie des enfants qui résident présentement dans les réserves constitue un déterminant important pour l'avenir de l'ensemble de cette population. Maintenir le statu quo multipliera les problèmes sociaux et de santé publique.
Changements administratifs

Le rapport du vérificateur général du Canada (2006) dénonce le manque de volonté politique qui fait en sorte que les changements apportés à la situation des autochtones ne sont qu'administratifs et ne modifient pas directement les conditions de vie des gens dans les réserves. Le rapport souligne aussi que «le financement octroyé par Affaires indiennes et du Nord Canada n'a augmenté que de 1,6 % (hors inflation) entre 1999 et 2004, alors que les données du ministère montrent une croissance démographique de 11,2 % chez les Indiens inscrits du Canada».
En 2017, les autochtones seront responsables de 10 % de la croissance démographique du Canada, tout en ne représentant toujours que 3 % de la population. Les Québécois sont-ils d'accord avec le fait que tant de jeunes autochtones verront leur avenir bloqué et vivront dans la pauvreté, pendant que les régions du Québec manqueront désespérément de main-d'oeuvre ? Assurément non !
Le Forum ne doit pas devenir l'occasion pour les gouvernements de rejouer le même scénario dans lequel ils tentent de troquer des revendications de nature politique contre des promesses de développement économique ou de réduction de l'écart dans les conditions de vie.
On peut agir
En matière de gouvernance, les experts s'entendent. L'autonomie politique constitue une condition déterminante du développement socio-économique. Le rapport du vérificateur général, entre autres, souligne que la solution réside dans l'accroissement de la capacité législative des Premières Nations. Et cela peut être réalisé en bonne partie sans changement constitutionnel et avant la ratification d'un traité, qui, comme on le sait, peut prendre des décennies.
La «Paix des Braves» a illustré concrètement la capacité d'agir des gouvernements. À l'occasion de cette entente, qui a demandé une volonté politique de la part d'un premier ministre et d'un chef autochtone -- et cette situation pourrait se reproduire à l'occasion du Forum -- il y eut «transfert de responsabilité et d'obligations» de la part du Québec. Cela fait en sorte que les Cris sont davantage responsables des décisions financières qui déterminent leur avenir. Ils ont également accru leurs capacités financières en ayant accès aux revenus du développement des ressources du territoire. L'entente facilite aussi les partenariats avec les non-autochtones.
Qu'attendons-nous pour réaliser d'autres «Paix des Braves» ? Les Québécois sont-ils d'accord pour ne rien faire pendant que l'on sait quoi faire ?
Les gouvernements ne doivent pas laisser passer cette occasion unique d'appel au partenariat, pour lancer de la poudre aux yeux et éviter d'assumer leur «responsabilité indéniable». Sans un appui à l'autonomie politique des Premières Nations et au rehaussement de leur capacité de gestion, et sans un appui financier important de la part des gouvernements, la mobilisation et le bon vouloir autochtone ne suffiront pas. Ils ne serviront qu'à ajouter une détresse politique à une détresse sociale.
***
*Appuyé par : Frances Abele, professeur de droit, université Carleton; Anne-Marie Baraby, Gilles Bibeau, professeur, département d'anthropologie, Université de Montréal; Alain Bissonnette, avocat et anthropologue; Maurice Bulbulian, cinéaste; Éric Cardinal, coordonnateur, Peuples autochtones et gouvernance, Centre de recherche en droit public, Université de Montréal; Denys Delâge, professeur, département de sociologie, université Laval; Pierrette Désy, anthropologue; Richard Desjardins, Action boréale; Pierre Fortin, économiste; Stéphan Gervais, coordonnateur des études québécoises et adjoint au directeur, Programme d'études sur le Québec, université McGill; Mylène Jaccoud, professeure, École de criminologie, Université de Montréal; Gérald Larose, chercheur à l'École de travail social de l'Université du Québec à Montréal, président de la CSN de 1983 à 1999 et président du Conseil de la souveraineté; Jean Leclair, professeur de droit, Université de Montréal; Étienne Le Roy, professeur d'anthropologie, université Paris-I Panthéon-Sorbonne; Jacques Leroux, anthropologue; Carole Lévesque, directrice de DIALOG; Roderick A. Macdonald, professeur de droit, université McGill ; Jocelyn Maclure, professeur de philosophie, université Laval; Gérald McKenzie, Recherches amérindiennes au Québec; Kent McNeil, professeur, Osgoode Hall Law School, université York; Michel Morin, professeur de droit, Université de Montréal; Pierre Noreau, professeur de droit, Université de Montréal, et directeur scientifique de Peuples autochtones et gouvernance; Ghislain Otis, professeur de droit, université Laval; Johanne Poirier, professeure de droit, Université libre de Bruxelles; Martin Papillon, professeur de droit, Université d'Ottawa; Janna Promislow, professeur adjointe, Osgoode Hall Law School, université York; Jean-Claude Ravet, rédacteur en chef de la revue Relations; Guy Rocher, professeur de sociologie, Université de Montréal; Nadine Trudeau, programme Accueil et intégration inuit, cégep Marie-Victorin ; Rémy Trudel, professeur, École nationale d'administration publique et ex-ministre des Affaires autochtones (2001-2003); Sylvie Vincent, anthropologue, chercheure autonome; Jeremy Webber, professeur, Canada Research Chair in Law and Society, faculté de droit, Université de Victoria.


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