Forum socioéconomique des Premières Nations

Vivement l'éducation populaire

Par Robert Sarrasin

Forum socio-économique des Premières nations

Robert Sarrasin
_ Didacticien, l'auteur travaille depuis 16 ans en milieu amérindien et il prépare actuellement un ouvrage: L'Alphaculture: langage et cognition en milieu amérindien.

Dans [une série d'articles des 16, 17, 18 octobre parus dans Le Devoir->2395], en prévision du Forum socioéconomique des Premières Nations, le chef régional de l'Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, M. Ghislain Picard, a brossé une synthèse lucide des défis multiples que doivent relever les communautés pour établir en leur sein les conditions d'un mieux-être collectif et individuel. Cette description est aussi une proposition de programme d'action qui manifeste une belle ouverture, loin de la langue de bois (le premier article s'intitule d'ailleurs «Le temps de la franchise est venu»).




Au-delà du rappel des points de litige sur les droits ancestraux, le statut politique, le partage des ressources et les demandes de financement accru, ces textes expriment un grand désir de dialogue et de conciliation plutôt que de confrontation, mais dans le respect et le rejet de tout paternalisme, ainsi que la volonté de multiplier les partenariats avec les Québécois, dans une optique d'économie nouvelle et de développement régional, pour faire face aux besoins de développement accrus par une croissance démographique exponentielle.
Il faut également souligner l'affirmation de la pleine reconnaissance de la responsabilité première des communautés elles-mêmes dans la prise en main de leur destin. Malgré les contraintes de toute sorte et l'évidente responsabilité des gouvernements dans le pourrissement de maintes situations, il reste que, depuis 30 ans, les Amérindiens ont acquis dans la gestion de leurs affaires courantes une marge d'autonomie sinon complète, du moins réelle, soutenue par des budgets non moins réels (suffisants ou non, cela est une autre question).
Pour M. Picard, l'heure est incontestablement aux bilans : «Nos Premières Nations sont à l'avant-garde de cette responsabilité qui consiste à sortir nos peuples du sous-développement et du marasme social [...] La balle est dans notre camp, et nous le savons. Nous avons d'énormes changements à apporter dans nos approches d'éducation populaire, de sensibilisation publique et de gestion des services intégrés». Terminée la victimisation.
Innovation

Dans cette optique, et là où le «plan de match» de M. Picard innove vraiment, c'est dans la valorisation de l'éducation populaire comme condition incontournable de développement. Sauf erreur, c'est bien la première fois qu'un chef amérindien non seulement mentionne cette nécessité, mais, en plus, met autant l'accent dessus. Pour comprendre la portée de cette prise de position, il faut la mettre en perspective.
À partir de la fin des années 1970, les peuples amérindiens (et inuits) du Québec ont pris en charge le développement et la gestion de leur systèmes éducatifs. Des travaux considérables sur le plan pédagogique, culturel, et d'aménagement des langues ancestrales à des fins d'enseignement ont été réalisés pour créer des programmes d'études et du matériel didactique adaptés à leur situation et à leur culture. À cette fin, partout des équipes d'enseignantes amérindiennes, d'aînés, d'experts externes ont trimé consciencieusement pendant des années.
En parallèle, de nouveaux programmes de formation universitaire, créés spécialement, se sont donnés (et se donnent encore) pour le personnel enseignant.
Parents et Conseils de bande ont soutenu ces initiatives à coup de millions de dollars (fournis par les gouvernements, certes, mais à la suite de priorités établies par les Amérindiens). Toute une infrastructure matérielle et administrative a aussi été développée. Bref, les Amérindiens ont mis leurs espoirs dans l'éducation comme voie royale vers un avenir plus radieux. Ils ont fait ce que les Québécois avaient fait pour eux-mêmes à peine quelques années plus tôt dans la foulée du rapport Parent (et même davantage, car le rapport Parent s'appuyait tout de même sur un réseau existant depuis longtemps).
Rattraper les jeunes adultes
Une innovation de cette ampleur n'atteint pas sa maturité en une seule génération. Quand même, les écoles ont réussi à assurer une scolarisation primaire et une partie du secondaire.
Cependant, l'amérindianisation de l'éducation n'a pu suffire à contrer les effets engendrés par les conditions sociales misérables des communautés et le chômage endémique. Malgré le désir des parents de voir leurs enfants s'instruire, l'impact de l'éducation scolaire est limité par le niveau d'instruction ambiant : un milieu social faiblement scolarisé produit moins de jeunes scolarisés. C'est un constat universel. Parce que la scolarisation n'est pas seulement une affaire d'instruction, mais aussi d'attitudes socioculturelles.
Un milieu moins scolarisé est moins soutenant, les modèles de réussite scolaire y étant plus rares et moins valorisés, et ce, d'autant plus s'il y a peu d'emplois. Ainsi, le taux d'abandon scolaire après les IIe et IIIe secondaire est très élevé dans les communautés : de l'ordre de 70 % et plus. Remarquons que certaines écoles québécoises sont aux prises avec des taux de 50 % et plus, mais au moins ce n'est pas la majorité. Cette réalité limite sévèrement les possibilités de développement collectif.
Même si plusieurs jeunes adultes reprennent leurs études pour terminer leur secondaire ou pour essayer d'apprendre un métier, cela ne suffit pas pour renverser la vapeur.
Que faire, alors ? C'est ici qu'on saisit le rôle irremplaçable de l'éducation populaire, comme outil de conscientisation, de changement des mentalités et, à terme, de facteur de réussite scolaire. La démocratisation dans les communautés et l'instauration de pratiques de gestion plus transparentes est aussi étroitement liée à cette évolution : une population plus informée saisit mieux les enjeux et surveille mieux ses intérêts, tant sur le plan personnel (santé, logement, etc.) que collectif. En ciblant l'éducation populaire, le chef Picard a choisi un puissant levier mais aussi un domaine où les communautés ont un pouvoir d'action complet et immédiat.


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