L'art et la culture, piliers essentiels du développement

Par André Dudemaine

Forum socio-économique des Premières nations


Dans la série de textes éclairants que le chef Ghislain Picard, de l'Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, a publiés la semaine dernière dans Le Devoir (16, 17 et 18 octobre 2006), il invite les participants au Forum socioéconomique des Premières Nations à faire preuve d'imagination et de pragmatisme pour trouver des solutions inédites afin de stimuler un véritable développement pour les communautés.
En tant que directeur d'un organisme culturel, je tenterai ici de relever le défi lancé par le chef régional avec quelques pistes pour alimenter les discussions et ouvrir la voie aux mesures tangibles qui doivent naître de l'exercice.
Un secteur crucial de développement Des exemples démontrant le rôle dynamisant des arts et de la culture sont nombreux et concluants. On se rappelle que dans la foulée des grands succès, sur scène comme sur le disque, du duo Kashtin, les jeunes des communautés autochtones se sont mis fébrilement à apprendre la guitare pour composer des chansons dans leur langue ancestrale, un courant dont on voit encore les effets positifs. La venue en ondes d'APTN a créé une demande pour des productions nouvelles et un jeune peut aujourd'hui songer à faire carrière comme technicien de tournage ou comme membre d'une équipe de réalisation ou de production.
Le Wapikoni mobile est arrivé à point nommé pour canaliser cet espoir neuf dans un programme structuré de formation et d'initiation à l'audiovisuel; déjà, des prix ont couronné les efforts des jeunes vidéastes dans ce mode d'expression contemporain.
Les musées en milieu amérindien (et il convient ici de saluer le rôle de pionnier joué par Mashteuiatsh, la communauté hôte du forum) sont désormais des lieux de conservation du patrimoine en plus de remplir une fonction économique non négligeable comme attrait touristique.
À partir du travail opiniâtre de la compagnie Ondinok, il aura été possible de constituer un programme de formation pour comédiens issus des Premières Nations à l'École nationale de théâtre. À Kahnawake même, tout près de Montréal, le dynamisme culturel est impressionnant: une troupe locale a régulièrement des prestations théâtrales au Kateri Hall et le Kanien'kehaka Onkwawén:na Raotitiohkwa, le centre culturel de la communauté, déploie des trésors d'ingéniosité pour favoriser l'apprentissage et la vitalité de la langue mohawk.
Dans toutes les nations, les radios communautaires sont depuis longtemps les relais de la vitalité culturelle et des piliers du maintien des langues ancestrales. Et la métropole québécoise se montre de plus en plus accueillante pour les productions de nos artistes, qui peuvent espérer y trouver un tremplin vers une reconnaissance nationale et internationale.
Voilà un terrain fertile qui a été déblayé par des artistes et différents leaders culturels. Leurs efforts auront fait surgir de l'espoir, donné des modèles identitaires stimulants, offert des occasions de carrière, proposé des occasions de rencontre avec l'ensemble de la population du pays et donné au public un aperçu de ce que nous sommes vraiment.
On s'attend donc à ce que le Forum soit l'occasion non seulement de se féliciter des grands pas qui ont été franchis ces dernières années mais aussi de susciter une impulsion nouvelle afin que les créateurs, artisans et organisations culturelles disposent enfin de moyens correspondant à l'ampleur de la tâche qui leur incombe dans le plan d'ensemble de redressement socioéconomique à mettre en oeuvre.
Un conseil des arts des Premières Nations
Une des recommandations du rapport Erasmus-Dussault était la création d'un conseil des arts des Premières Nations. Comme plusieurs autres, cet énoncé s'adressait autant aux gouvernements provinciaux qu'au gouvernement fédéral. Seul ce dernier lui a donné suite avec la création de programmes spéciaux, notamment à Téléfilm et au Conseil des arts du Canada.
À l'occasion du Forum, on devrait s'attendre à ce que le gouvernement canadien s'engage à maintenir ces programmes, à en augmenter le budget et à en élargir le mandat, notamment en ce qui concerne le programme des langues ancestrales du ministère du Patrimoine canadien.
De plus, Ottawa devra doter le programme d'aide au musée de fonds spéciaux consacrés aux musées situés en territoire des Premières Nations afin que ces derniers ne subissent pas de contrecoups à la suite des récentes compressions effectuées dans ce programme.
Du côté provincial, il est suggéré de créer un fonds de développement culturel, dont le mandat couvrirait le développement culturel (y compris la transmission et la vitalité les langues ancestrales) et la création artistique dans tous les domaines. Ce fonds pourrait être financé par une ponction sur les fonds consacrés aux commandites culturelles à Hydro-Québec. D'ailleurs, ce modèle de financement existe déjà (voir le Fonds des générations) et permettrait de canaliser vers les Premières Nations une partie des revenus que la société d'État tire de leur territoire, où elle agit - il n'y a rien d'exagéré à le dire - en véritable pillard.
Un conseil de la culture des Premières Nations
Ici encore, il s'agit d'appliquer mutatis mutandis au secteur des arts et de la culture des dispositions qui ont été mises en oeuvre par ailleurs.
Ainsi, une société touristique autochtone dérégionalisée a vu le jour. Selon le même modèle, nous pensons que la création d'un conseil de la culture des Premières Nations (tel qu'il en existe dans toutes les régions du Québec) permettra au gouvernement et aux élus des Premières Nations de disposer d'un interlocuteur bien au fait des tenants et aboutissants du développement culturel de nos nations.
Les artistes des Premières Nations pour rayonner dans le pays et dans le monde ont aussi besoin d'un accès à la grande vitrine que constitue la métropole culturelle. Les gouvernements devraient donc s'engager à accroître et à poursuivre les efforts budgétaires pour que les créations artistiques issues des peuples premiers puissent trouver un point d'ancrage dans la vie culturelle de Montréal, et plus particulièrement encore en soutenant les efforts en vue de l'implantation d'un lieu permanent de création et de diffusion des cultures premières au coeur de la métropole. Il est à noter que le prochain Sommet sur la culture qui aura lieu à Montréal en novembre 2007 suscite un mouvement pour faire progresser ce dossier.
Un investissement dans le secteur culturel apporte des résultats rapides, parfois même immédiats. On peut comprendre que certains leaders prenant part aux négociations territoriales ou celles menant à une plus grande autonomie politique puissent craindre que les politiciens aillent au plus facile (et au moins coûteux) et tentent de se donner bonne conscience en annonçant des mesures du côté des arts pendant que des dossiers plus lourds et litigieux demeureraient en suspens.
Ici, je pense qu'il faut faire confiance à la maturité politique que la société et les médias ont acquise (et le travail du chef Ghislain Picard y est pour beaucoup). Devant les sempiternelles et tristes données sur l'état de la situation de nos communautés, les exigences de résultat mettent hors d'ordre les tergiversations et les faux-fuyants.
Personne ne peut souhaiter que, comme le légendaire carcajou, les artistes et les créateurs des Premières Nations doivent se contenter de voir passer les outardes dans le ciel de l'automne sans finalement avoir quoi que ce soit à se mettre sous la dent. Le Forum socioéconomique des Premières Nations devra accoucher, là comme ailleurs, de propositions de nature à répondre à nos attentes.
André Dudemaine : Directeur de Terres en vues


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