Et maintenant ?

La nation québécoise vue du Québec

Sa motion sur la nation québécoise adoptée aux Communes, le premier ministre Stephen Harper s'est aussitôt rendu à une réunion de l'OTAN tenue en Lettonie, d'où il regarde la poussière retomber sur Ottawa. Même d'aussi loin, il s'aperçoit qu'il en a soulevé beaucoup plus qu'il ne pouvait l'imaginer. Après autant d'années d'immobilisme sur la question du Québec, il ne pouvait en être autrement.
Cette motion, le premier ministre conservateur l'a présentée comme un geste de réconciliation. Même si on peut imputer à son auteur des motifs partisans, il est vrai que, pour la première fois depuis le double échec des Accords du lac Meech et de Charlottetown, le Québec se retrouve face à un gouvernement fédéral qui lui manifeste son ouverture. La motion Harper n'a certes pas la même portée qu'un Accord du lac Meech constitutionnalisant plusieurs revendications historiques du Québec, mais il y a une différence remarquable entre l'attitude adoptée aujourd'hui par le gouvernement conservateur et celle des gouvernements libéraux de Jean Chrétien et Paul Martin.
Tout comme pour l'Accord du lac Meech il y a presque vingt ans, ce geste de réconciliation de Stephen Harper provoque, cela était attendu, des réactions négatives. On ne peut d'ailleurs pas ne pas remarquer la similarité des arguments invoqués contre la reconnaissance, aujourd'hui de la nation québécoise et hier du Québec comme société distincte. On y voit une remise en cause de l'idée de l'unité du pays.
Les opposants à la motion Harper viennent essentiellement du Parti libéral. Des 16 votes exprimés contre celle-ci hier soir, 15 l'ont été par des libéraux. Leur nombre aurait été beaucoup plus élevé n'eût été de certaines considérations stratégiques. À la veille d'élections qui pourraient le ramener au pouvoir, le Parti libéral ne pouvait risquer d'être perçu comme rejetant le Québec.
Cette question de la nation québécoise sera sans doute présente à l'esprit de tous les délégués au congrès de ce parti qui s'ouvre aujourd'hui, et ce, même si la résolution sur la nation québécoise qui avait été inscrite à l'ordre du jour a été retirée. Par là, on évite que ce congrès ne prenne l'allure de celui de 1990, qui fut marqué par un débat intense sur l'Accord du lac Meech. Le Parti libéral s'épargne ainsi un débat déchirant où tous auraient eu à se prononcer, mais il reste malgré cela la possibilité pour les délégués d'exprimer leurs sentiments lors du vote pour le choix de leur nouveau chef, samedi. Ils pourraient réserver à Michael Ignatieff le sort qui avait été celui de Paul Martin en 1990, écarté en raison de son appui à Meech.
Du côté des conservateurs, tous ne sont pas à l'aise non plus avec la motion Harper, comme l'a illustré la démission du ministre Michael Chong. Néanmoins, la ligne de parti imposée par le premier ministre Harper a tenu. Là aussi, les considérations stratégiques auront eu raison de l'opposition attendue des «rednecks» issus du Reform Party, qui se sont rangés derrière leur premier ministre en se disant que Québec vaut bien une messe.
La poussière retombant, c'est maintenant que le premier ministre Harper pourra mesurer si son pari était bon. Au Québec, cette résolution créera certainement une perception positive, qui pourrait lui permettre aux prochaines élections de laisser les libéraux à la traîne en troisième, si ce n'est en quatrième position, comme cela a été le cas dans Repentigny lundi soir. Pour que cela fasse une véritable différence, suffisamment pour obtenir le gouvernement majoritaire auquel il rêve, il lui faudra poursuivre sa cour aux Québécois.
Personne au Québec ne s'attend à ce que la réconciliation évoquée par M. Harper se concrétise à court terme dans la Constitution. Tous ont compris que la rupture marquée par le rapatriement unilatéral de la Constitution en 1982 ne pouvait être réparée rapidement. Mais le premier ministre Harper ayant ouvert une porte, le Québec, qu'il soit péquiste ou libéral ou adéquiste, s'attend à ce qu'il s'y avance en faisant des gestes concrets, comme le règlement du déséquilibre fiscal ou encore la limitation du pouvoir de dépenser d'Ottawa que lui-même et son ministre des Finances, James Flaherty, ont récemment évoqués.
En présentant sa motion sur la nation québécoise, Stephen Harper disait prendre un risque calculé au nom de l'unité canadienne. Il lui reste à évaluer maintenant si l'opinion publique au Canada anglais lui permettra de prendre d'autres risques sans qu'il lui en coûte électoralement. Le cas échéant, il décevrait les Québécois. Il ne ferait qu'approfondir la rupture. Son pari est loin d'être remporté.
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bdescoteaux@ledevoir.ca


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