Dictionnaire et norme linguistique: la fiction et la réalité

2005


mercredi 26 janvier 2005
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Agora: De récents articles publiés dans Le Devoir remettent au coeur de l'actualité la controverse sur l'opportunité d'imposer au Québec une norme linguistique différente de la norme internationale. Dans ce débat, la question des dictionnaires qui serviront de référence est d'une importance centrale. Or, on n'a pas tiré de l'expérience récente toutes les leçons qui s'imposaient.
L'accueil réservé par le public aux divers dictionnaires publiés ces dernières années mérite réflexion. Si le succès des débuts du Dictionnaire du français Plus et du Dictionnaire québécois d'aujourd'hui (DQA), ouvrages qui se donnaient la mission de valoriser le «standard québécois», ne s'est pas confirmé, il semble que ce soit le cas du Dictionnaire québécois-français (DQF), ouvrage très différent qui vise à permettre aux locuteurs du Québec de savoir si un mot appartient en propre au français québécois et, le cas échéant, d'en connaître l'équivalent en français international.
Les deux premiers dictionnaires se présentaient comme des entreprises au service d'une mission d'affirmation linguistique nationale et leur objectif était d'instituer une nouvelle légitimité lexicale au Québec. Le DQF se situe nettement à l'écart de ce mouvement et est purement descriptif et pratique : son objectif est de permettre de «mieux se comprendre entre francophones».
Rappelons aussi que le marché québécois reste très ouvert aux productions françaises comme le Petit Robert et le Petit Larousse, dont les ventes sont remarquables, et que le succès du Multidictionnaire témoigne aussi du souci des Québécois de parler et d'écrire une langue proche de la norme internationale.
Les seuls vrais succès de librairie sont ceux des ouvrages qui, d'une façon ou d'une autre, donnent accès au français standard international. L'accueil réservé par le public québécois à ces divers dictionnaires révèle une position qui ne correspond pas à celle des promoteurs d'une norme locale spécifique, qui prétendent pourtant parler en son nom.
Division des élites
Les débats qui ont suivi la parution de ces dictionnaires ont, en fait, un objet plus large que ces ouvrages eux-mêmes et sont d'une nature non strictement scientifique. Ils sont le signe d'une profonde et persistante division des élites québécoises sur la question de la langue. Jean Paré écrivait que «le problème n'est pas tant le malheureux dictionnaire [le DQA]... non, c'est la matière même dudit dico».
Il avait raison : le débat ne porte pas essentiellement sur les dictionnaires, mais sur ce qu'est ou doit être le français au Québec. Il oppose principalement les partisans et les adversaires d'un certain nationalisme linguistique, courant de pensée qui consiste à appliquer au domaine de la langue les concepts et les schémas du nationalisme politique. Le nationalisme linguistique proclame que le français international est une fiction au Québec, que le français parlé ici est globalement différent des autres variétés de français, qui exalte cette identité linguistique «proprement québécoise» dans ce qu'elle aurait d'irréductiblement distinct. L'aboutissement logique de cette démarche est le dirigisme, sinon l'autoritarisme linguistique.
Le débat linguistique n'est qu'une des manifestations de la division de la société québécoise sur la question plus générale de l'identité, sujet qui domine une grande partie de la production de son intelligentsia. Celle-ci se partage entre les élites traditionnellement opposées à la séparation linguistique du Québec du reste de la francophonie et une partie de la petite bourgeoisie qui -- ce n'est pas une surprise -- constitue le principal vecteur du nationalisme linguistique et au sein de laquelle se recrutent ses porte-parole.
Quel consensus ?
Une des affirmations qui se retrouvent le plus fréquemment sous la plume des défenseurs d'une norme québécoise est qu'il y aurait un consensus en faveur d'une norme locale et contre la norme internationale. La première existerait déjà, il ne resterait qu'à la décrire et à la diffuser. Certains linguistes réputés pensent cependant que cette norme, le «français québécois standard», n'existe pas, tandis que d'autres s'interrogent encore : «Y a-t-il une norme québécoise ? Quelle est-elle ?», se demandait-on lors d'un colloque, tenu en 2001, auquel participaient une centaine de spécialistes.
La commission Larose, quant à elle, écrivait en 2001 : «Il se dessine un large consensus quant à l'existence d'une norme interne au Québec». Mais elle reconnaissait, par ailleurs, cette absence de consensus, puisqu'elle parlait «d'établir un consensus sur la norme linguistique en usage au Québec» en se référant à l'historien Gérard Bouchard, qui écrivait, à propos du registre standard, «le Québec se signale comme étant l'une des rares cultures fondatrices à ne pas avoir fait son choix, étant profondément divisée entre diverses variantes de français parisien, international et québécois ».
La seule existence de débat à l'occasion de la parution de chaque dictionnaire, de chaque rapport officiel, de tous les ouvrages qui portent sur la qualité et l'enseignement de la langue, suffit à prouver que le consensus en question n'est pas réel et que la norme locale que son existence démontrerait ne l'est pas davantage. Elle révèle le caractère fictif du consensus invoqué par certains sur la nécessité de l'imposition d'une norme québécoise «distincte».
La querelle n'est pas près de finir. Que coexistent divers usages au sein de la francophonie, et notamment au Québec, et qu'à ce niveau la pluralité soit la règle, ne devrait poser aucun problème, ni dans la pratique ni sur le plan théorique : lorsqu'il est question d'usages, la pluralité est une richesse que personne aujourd'hui ne conteste.
En revanche, l'implantation d'une norme locale paraît une entreprise utopique, et cela en raison même de l'existence de courants d'opinion opposés sur cette question, tous deux très vigoureux. En effet, le lexicographe Alain Rey le rappelle très justement, «la norme prescriptive n'a de sens que si elle est unique : c'est une image réductrice, à la fois volontaire et fantasmatique, empruntant de-ci de-là ses caractères; cette norme est autodéfinie comme volonté d'unité». Cela tient à sa nature même : on ne peut servir deux maîtres, vouloir se conformer à deux modèles différents.
Dans le cas présent, on ne peut à la fois se soumettre à la norme internationale et à une autre norme de même niveau (phonétique, lexical ou grammatical). L'hypothétique nouvelle norme ne pourrait s'imposer qu'au prix de la disparition de l'ancienne. Or cette disparition paraît très improbable, ne serait-ce qu'à cause de la multiplication des échanges internationaux. [...] Le Québec n'échappe pas à ce phénomène.
Annette Paquot
_ Professeure titulaire, département de langues, linguistique et traduction, Université Laval


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