Savoir voyager et reconnaître l’existence des autres.

Descartes, défenseur de la culture d’accueil

Tribune libre - 2007

La mode veut que l’on se demande, au Québec, quel comportement adopter face
aux nouveaux arrivants. L’heure est grave : l’Assemblée nationale veut
savoir si le Québec réussit à intégrer ses immigrants ou non. Dit
autrement, sommes-nous trop accueillants ou, au contraire, sommes-nous trop
fermés, voire trop exigeants envers les personnes qui désirent vivre ici ?
Face à ce faux dilemme des plus difficiles à penser, face à cette situation
où le contrat de citoyenneté n’est jamais clairement mentionné, nous avons
tendance à oublier que l’immigrant est, avant de prendre un nouveau pays,
un voyageur et que nous aussi, nous avons déjà voyagé.
Or, quand nous voyageons à l’étranger, voyons-nous des gens du pays
d’accueil emprunter systématiquement nos coutumes ? La réponse est non. Car
la raison veut que lorsque nous voyageons, c’est-à-dire lorsque nous
changeons de pays, provisoirement ou pour la vie, ce n’est pas pour faire
comme à la maison, mais pour apprendre de l’autre. Voyager ou immigrer,
cela présuppose toujours d’accepter dès le départ que le monde puisse se
voir d’un œil différent. C’est ainsi d’ailleurs qu’en pays étranger, il ne
nous vient jamais à l’esprit d’exiger des changements dans les coutumes et
les habitudes des personnes qui nous reçoivent. Au contraire, on voyage
pour s’ouvrir aux autres, précisément à ceux qui nous reçoivent. Quand on
visite quelqu’un, ici ou ailleurs, les règles élémentaires de la politesse
suggèrent de faire comme lui. Si la politesse propose de s’oublier un peu
soi-même, c’est évidemment parce que l’on ne peut rien apprendre de l’autre
en s’imposant ou en dictant ses habitudes. Mais qu’est-ce à dire
concrètement ?
Non seulement le voyage forme-t-il la jeunesse, comme le rappelle le
proverbe, mais il permet de se cultiver, c’est-à-dire d’approvoiser ou de
connaître une culture autre que la sienne. Mais pour connaître, nous avons
tendance à l’oublier chez nous, il faut faire des efforts, ce qui n’est
jamais facile. Cela signifie que pour apprendre quelque chose d’une culture
autre, il faut d’abord la reconnaître comme différente de la nôtre. Une
fois que l’on est en mesure d’accepter que des personnes vivent
différemment de nous et qu’elles sont tout aussi dignes de respect - ce qui
suppose qu’elles peuvent nous apprendre du nouveau sur le monde -, alors on
passe à l’étape suivante, celle qui consiste à accepter de l’imiter.
On
parviendra à imiter l’autre culture en apprenant au plus tôt sa langue, car
la langue transporte une histoire et des valeurs. Sans une maîtrise
minimale de la langue, la porte de l’étranger, partout dans le monde en
vérité, reste fermée : elle ne donne pas accès au marché du travail. Or ici
il y a une bonne nouvelle, les efforts consentis pour apprendre des
habitants d’un pays sont toujours récompensés. Car une fois la langue
étrangère respectée, sentie et comprise, il convient de partager et de
célébrer ensuite les valeurs nouvellement acquises dans la pratique par une
grande fête. Symbolisant la sortie de soi et la rencontre de l’autre, cette
fête à vocation nationale vise à remercier la culture d’accueil pour ce
qu’elle nous a apporté : elle nous fait ressentir davantage notre humanité.
***
Ici, il importe de rappeler que ce que nous décrivons se trouve déjà dans
la morale provisoire de Descartes. Dans son Discours de la méthode publié
en 1637, le voyageur en quête de vérité qu’est Descartes se propose quatre
maximes de vie. Si le Discours s’ouvre sur une phrase célèbre, à savoir que
« Le bon sens est la chose la mieux partagée (du monde). » (Folio, 75), il
importe de rappeler que ces maximes doivent lui permettre de conduire
droitement sa raison.
Or, la première maxime est éloquente pour notre propos. Descartes, en
rationaliste, écrit : « La première [maxime] était d’obéir aux coutumes et
aux lois de mon pays » (95) Pourquoi ? Le bon sens universel de Descartes
se comprend aisément quand il ajoute : « Et alors qu’il y en ait peut-être
d’aussi bien sensés parmi les Perses ou les Chinois que parmi nous, il me
semblait que le plus utile était de me régler selon ceux avec qui j’aurais
à vivre, et que pour savoir quelles étaient véritablement leurs opinions,
je devais plutôt prendre garde à ce qu’ils pratiquaient plutôt qu’à ce
qu’ils disaient […] (Ibid).
Pour bien comprendre une culture, il faut se
régler sur les personnes qui la représentent, non pas sur ce qu’ils se
disent d’eux-mêmes, mais sur ce qu’ils mettent en pratique. Et comme si le
message de la raison et de l’expérience n’était pas assez clair pour son
lecteur français du XVIIe siècle, Descartes propose une avant-dernière
maxime, qui est fort intéressante pour nous, hôte de voyageurs et
d’immigrants fort cultivés : « Ma troisième maxime était de tâcher toujours
plutôt à me vaincre que la fortune, et à changer mes désirs que l’ordre du
monde » (97). Cette maxime importante signifie tout simplement qu’il ne
faut pas chercher à changer le cours du monde, ce qui est fort peu probable
au demeurant, mais toujours d’abord chercher à changer ce qui dépend de
nous, c’est-à-dire nos pensées, surtout lorqu’elles contredisent nos «
raisons communes », pour reprendre une belle expression cartésienne
développée par Fernand Dumont.
Ces quelques lignes tirées du Discours de la méthode, écrites à la main
par le jeune Descartes, montrent à l’évidence que ce n’est pas à la
majorité de changer, mais plutôt aux voyageurs de s’adapter au pays qu’ils
visitent ou qu’ils choississent. Car personne ne les force à s’arrêter ici,
à prendre ce pays, sinon les voyageurs eux-mêmes. Si Descartes était vivant
aujourd’hui, il n’hésiterait pas une seconde à recommander aux nouveaux
arrivants de s’intégrer rapidement à la culture d’accueil afin de profiter
au plus tôt des richesses produites par la tradition des hôtes. Peut-être
devrions-nous au Québec, à l’heure de la réflexion nationale sur les
accommodements plus ou moins raisonnables, méditer la première partie du
Discours de Descartes afin d’enseigner aux nouveaux arrivants une double
vérité reformulée à l’époque moderne : quand on voyage ou on immigre, d’une
part ce n’est jamais facile, et d’autre part, c’est pour accepter de
grandir, non pas par soi-même exclusivement, mais surtout par les autres.
Dominic DESROCHES

Département de philosophie

Collège Ahuntsic
-- Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) --

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Dominic Desroches est docteur en philosophie de l’Université de Montréal. Il a obtenu des bourses de la Freie Universität Berlin et de l’Albert-Ludwigs Universität de Freiburg (Allemagne) en 1998-1999. Il a fait ses études post-doctorales au Center for Etik og Ret à Copenhague (Danemark) en 2004. En plus d’avoir collaboré à plusieurs revues, il est l’auteur d’articles consacrés à Hamann, Herder, Kierkegaard, Wittgenstein et Lévinas. Il enseigne présentement au Département de philosophie du Collège Ahuntsic à Montréal.





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