Une lecture inéquitable et anachronique d’Aristote

Tribune libre - 2007

En réponse au Devoir de philo de M. Gilles Voyer ([Aristote promoteur des
accommodements raisonnables->http://www.ledevoir.com/2007/09/08/156041.html]) publié le 8 septembre, il faut ajouter quelques
nuances importantes : s'il est vrai que pour Aristote le juste et
l'équitable sont une seule et même chose, et que l'équitable est bon à un
plus haut degré, Aristote n'en reste cependant pas là et sa position
théorique n'accepterait pas toutes les demandes d'accommodements. Au
contraire, dans la Rhétorique par exemple, que M. Voyer ne cite pas,
Aristote précise en ces termes sa conception de l'équitable :
« Être équitable, c'est être indulgent aux faiblesses humaines ; c'est
considérer non pas la loi, mais le législateur ; non pas la lettre, mais
l'esprit qui l'a faite ; non pas l'action, mais l'intention ; non pas la
partie, mais le tout ; non pas ce que le prévenu est actuellement, mais ce
qu'il a été toujours ou la plupart du temps (...). C'est consentir qu'un
différend soit tranché plutôt par la parole que par l'action, préférer s'en
remettre à un arbitre plutôt qu'au jugement des tribunaux, car si le juge
ne voit que la loi, l'arbitre, lui, voit l'équité. » (Rhét., 1374 b)
Or, ces quelques précisions nous interdisent de conclure d'emblée à des
accommodements préventifs, automatiques ou religieux. Le Stagirite est un
disciple de la raison et sa conception de l'équitable roule sur une
analogie pratique et une vision de la justice distributive qui ne sont pas
compatibles avec les débordements religieux que nous connaissons au Québec.
Et ici, il convient de rappeler une évidence : pour Aristote, c'est
toujours la loi qui demeure le point de référence et qui marque la ligne à
ne pas franchir. Penseur grec du IVe siècle avant J.-C., le meilleur élève
de Platon est un membre d'une communauté et ne connaît pas le triomphe des
droits individuels.
Or une lecture attentive du texte montre aussi, dans un ouvrage d’ailleurs
consacré à la persuasion, notamment celle requise au tribunal, que la
priorité doit être accordée au social, jamais aux caprices ou aux
intentions déloyales. Voilà pourquoi Aristote propose que le jugement, en
ces cas-limites, relève d'un arbitre et non d'un juge, parce qu’il faut
tenir compte du tout, rappeler ce qui a toujours prévalu (dans une culture)
afin de parer aux dérapages et aux demandes excessives des minorités ou des
hommes qui n'ont pas droit à l'équité.
Aristote n'est donc pas un partisan évident de la vague des demandes
d'accommodements dits raisonnables que l'on connaît dans le moment, encore
moins du recours rapide aux tribunaux - il a simplement cherché à montrer
que la vie sociale et le tribunal se buttent toujours à des cas
particuliers, des cas qui ne sont pas toujours rationnels, encore moins
défendables. L’équitable est un droit que confère la raison, pas la
religion. Au sujet de son contraire, l'inéquitable, qu'il ne faut jamais
excuser, pour Aristote comme pour nous, c'est d'exiger à un groupe ou à une
communauté (d'accueil ou non) d'accepter d'être défavorisé par les excès de
certains individus particuliers, surtout si ceux-ci proviennent d'un calcul
vicieux, de mauvaises intention ou d'un délit. Quant à la malchance ou la
mécompréhension de la loi, tous sans exception nous l'excusons...
Dominic DESROCHES

Département de philosophie

Collège Ahuntsic
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Dominic Desroches est docteur en philosophie de l’Université de Montréal. Il a obtenu des bourses de la Freie Universität Berlin et de l’Albert-Ludwigs Universität de Freiburg (Allemagne) en 1998-1999. Il a fait ses études post-doctorales au Center for Etik og Ret à Copenhague (Danemark) en 2004. En plus d’avoir collaboré à plusieurs revues, il est l’auteur d’articles consacrés à Hamann, Herder, Kierkegaard, Wittgenstein et Lévinas. Il enseigne présentement au Département de philosophie du Collège Ahuntsic à Montréal.





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