Bruxelles au centre du débat belge

Chronique de José Fontaine


Bruxelles n’est pas que la capitale abstraitement connue de l’Europe, c’est aussi une Région belge dont les habitants parlaient un dialecte flamand en 1830, alors qu’elle était tout juste un peu plus peuplée que Liège avec 100.000 habitants environ. Elle en a maintenant dix fois plus et la zone urbaine de Bruxelles s’étend en Flandre et en Wallonie. Bruxelles n’est pas nécessairement peuplée d’une majorité d’habitants dont la langue maternelle est le français, mais le français en est la lingua franca. Même les Flamands du Manifeste bruxellois “Nous existons” l’admettent sans difficultés et avec beaucoup d’ouverture. Mais Bruxelles garde une importante minorité flamande et est officiellement bilingue.
Le manifeste “Nous existons” est une prise de position politique qui a recueilli un nombre élevé de signatures en fin 2006. Les groupes qui sont à l’origine de ce manifeste sont en lien très étroit avec les grandes forces sociales organisées bruxelloises (patrons et syndicats), qui partagent peu ou prou leur position politique qui est de recentrer la Belgique sur trois Régions définies par le territoire et non deux Communautés définies par la langue. Les régionalistes wallons sont actifs (une grande réunion le 29 février dernier). Les Bruxellois ne le sont pas moins: un colloque le 16 mars, un accord entre grandes forces sociales organisées à Pâques.
Les deux logiques du fédéralisme belge
Une Belgique centrée sur deux communautés définies par la langue a pour inconvénient d’instaurer au coeur du fédéralisme belge une disposition qui rend ce régime relativement complexe et de mettre en cause sa lisibilité. En effet, Bruxelles est comme la Flandre et la Wallonie gouvernée par l’État fédéral, par un Pouvoir régional (le Gouvernement bruxellois), mais aussi par la Communauté flamande et la Communauté française (dont les compétences spécifiques sont la culture et l’enseignement, plus d’autres compétences qui mettent en cause des relations entre les personnes comme certains aspects de la santé, de l’aide sociale, etc.).
Philippe Van Parijs, philosophe connu mondialement, plaidait ce 28 mars dans “Le Soir” en faveur de l’attribution de ces compétences dites “communautaires” à la Région bruxelloise.
C’est un point de vue qui, s’il l’emportait, donnerait satisfaction également à ceux que l’on appelle les “régionalistes wallons” qui réclament la même chose depuis plus d’un quart de siècle.
Il est vrai que l’enseignement et la culture que gère maintenant la Communauté française joint d’une certaine façon au sein de la même entité la Wallonie et la partie (largement majoritaire), de Bruxelles qui parle le français. Mais en même temps, l’existence de deux pouvoirs – l’un communautaire, l’autre régional – tant en Wallonie qu’à Bruxelles disjoint le traitement des compétences qu’on pourrait appeler matérielles (économie, travaux publics, environnement, urbanisme, mobilité etc.), et le traitement des compétences à portée plus symbolique au sens fort (la culture et l’enseignement).
Pour le dire en un mot et en un exemple, la Wallonie a un gouvernement (régional) qui traite des routes et un autre (communautaire) qui traite des écoles. Et Bruxelles également, il a même, en sus du pouvoir régional, deux gouvernements communautaires (l’un flamand, l’autre francophone).
Bruxelles et la Wallonie face à leur déficit symbolique dans le système belge actuel
Que la Wallonie (ou Bruxelles), – dans la situation actuelle – n’aient pas à elles seules les compétences à travers lesquelles (culture et enseignement), une société se représente et se reproduit, voilà l’inconvénient. Il est ressenti depuis plus longtemps en Wallonie dans la mesure où la Wallonie s’est voulue autonome par rapport à la Belgique alors que Bruxelles continuait largement à s’y identifier, sans adhérer fort (au départ), au fédéralisme qui se mettait en place. Au fur et à mesure que ce fédéralisme modifiait profondément les structures de l’État belge, le régionalisme bruxellois s’est développé de telle sorte que les régionalistes wallons et les régionalistes bruxellois veulent exactement la même chose, soit supprimer la Communauté française.
La particratie belge francophone n’en veut pas, car ce système s’est coulé dans le système belge des deux grandes communautés, leurs adhérents étant francophones (ou néerlandophones), qu’ils soient de Wallonie ou de Bruxelles. Le nationalisme flamand n’aime pas non plus le régionalisme bruxellois parce que le système des deux communautés permet à la Flandre d’avoir un droit de regard à Bruxelles où demeure une Communauté flamande de 100.000 personnes (face aux six millions d’habitants de la Flandre et aux 900.000 Bruxellois francophones). Si les compétences de la culture et de l’école étaient transférées à la région bruxelloise, tant pour ce qui concerne les Néerlandophones que les Francophones, la Flandre y verrait comme une perte de pouvoir et peut-être une menace sur son influence linguistique à Bruxelles.
On pourrait cependant imaginer que les seules compétences de la Communauté française soient régionalisées, tant pour la Wallonie (où cela ne fait pas de problèmes puisque la Wallonie est intégralement francophone), que pour Bruxelles (où subsisterait à côté d’une Région compétente en matière culturelle et scolaire, mais seulement pour les francophones, une structure flamande distincte).
Ou bien la Wallonie met fin à la Communauté française, ou bien c’est l’inverse
Tout cela vient du fait que, dans le fédéralisme belge, deux logiques se sont affrontées entre lesquelles il y a eu un compromis. La logique wallonne se fondait sur les Régions et leur territoire. La logique flamande se fondait sur la langue et ceux qui la parlent (en Flandre certes, mais aussi à Bruxelles). L’État belge évolue (oscille), entre ces deux logiques depuis 1980 et même depuis 1970. Mais le fait est que le compromis réalisé favorise d’une certaine manière la Flandre qui a réuni dans le même gouvernement les compétences régionales et communautaires, notamment parce que les 100.000 Bruxellois néerlandophones ne pèsent guère dans cette fusion. Au contraire, du côté wallon et bruxellois, deux régions distinctes, la fusion entre 3,4 millions de Wallons et 900.000 Bruxellois francophones ne va pas de soi, surtout en raison du fait que Bruxellois et Wallons s’estiment différents et affrontés à des destins qui divergent même si la langue parlée est la même.
De sorte que, finalement, le seul gouvernement d’un État fédéré en Belgique qui peut de fait être complet (embrassant les compétences matérielles et les compétences à enjeu symbolique), est le gouvernement flamand. Le gouvernement bruxellois et le gouvernement wallon sont en somme des gouvernements amputés. Amputés de compétences en matière culturelle et scolaire, ces deux compétences à retombées symboliques qui, si je puis ainsi le dire, ne ... retombent pas puisque la Wallonie et Bruxelles les voient traitées par un autre gouvernement que leur gouvernement régional (ou territorial). Si cette question était réglée dans le sens de la suppression de la Communauté, ce serait un pas en avant formidable pour Bruxelles et pour la Wallonie. Peut-être surtout pour la Wallonie car il faut bien admettre que ce qui symbolise la Belgique francophone est plus emprunté au monde culturel bruxellois (Hergé, Brel par exemple), qu’au monde culturel wallon (Simenon, écrivain francophone universel ou les frères Dardenne, cinéastes qui ont remporté deux fois le premier prix du Festival de Cannes pour Rosetta et L’Enfant, par exemple).
La structure belge actuelle empêche la Wallonie d’exister pleinement. Et ce débat - hélas! complexe – s’il n’aboutit pas un jour aura comme conclusion la mort de la Wallonie à laquelle on peut toujours jusqu’ici refuser le statut de peuple puisque son enseignement et sa culture ne sont pas traités à un niveau politique wallon. Sans la dimension politique, en effet, une Cité humaine n’existe pas. La Wallonie est un corps (les routes, l’économie), sans tête (l’enseignement et la culture).
José Fontaine

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Né le 28/6/46 à Jemappes (Borinage, Wallonie). Docteur en philosophie pour une thèse intitulée "Le mal chez Rousseau et Kant" (Université catholique de Louvain, 1975), Professeur de philosophie et de sociologie (dans l'enseignement supérieur social à Namur et Mirwart) et directeur de la revue TOUDI (fondée en 1986), revue annuelle de 1987 à 1995 (huit numéros parus), puis mensuelle de 1997 à 2004, aujourd'hui trimestrielle (en tout 71 numéros parus). A paru aussi de 1992 à 1996 le mensuel République que j'ai également dirigé et qui a finalement fusionné avec TOUDI en 1997.

Esprit et insoumission ne font qu'un, et dès lors, j'essaye de dire avec Marie dans le "Magnificat", qui veut dire " impatience de la liberté": Mon âme magnifie le Seigneur, car il dépose les Puissants de leur trône. J'essaye...





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