Essais québécois

Achever la Révolution tranquille

2006 textes seuls


La Révolution tranquille, écrit Paul-Émile Roy, a été «avant tout une Révolution nationale». Il s'agissait d'une «démarche d'affirmation» visant à en finir avec deux siècles d'oppression nationale. Elle était donc plus que nécessaire. Le problème, c'est qu'elle n'a pas vraiment abouti, laissant le Québec, quarante-cinq ans plus tard, en proie à un certain désarroi et guetté par l'insignifiance.
Telle est la thèse, rebattue mais néanmoins valable, développée par Paul-Émile Roy dans Il faut achever la Révolution tranquille !. Comment expliquer, se demande-t-il, le relatif échec de ce salutaire élan ? Essentiellement par un peu de psychologie collective basée sur l'histoire. La Conquête, écrit Roy, fut un drame parce qu'elle a privé les Québécois de la maîtrise de leur destinée, entraînant ainsi un sentiment d'aliénation.
En 1960, dans un sursaut identitaire on ne peut plus sain, ces derniers décident de se reprendre en main, mais cette volonté d'affirmation tourne court parce qu'elle est minée de l'intérieur par l'aliénation issue de la Conquête et de ses suites. Pour parler comme Gérard Bouchard, on pourrait résumer en disant que, selon Roy, la Révolution tranquille est habitée par un désir de pensée radicale entravé par des relents de pensée équivoque.
Deux causes principales, selon Roy, expliquent cet échec : le détournement de ce mouvement d'affirmation nationale par les fédéralistes (Trudeau, Pelletier, Lesage et Bourassa) et le sentiment d'insécurité des Québécois, attribuable à deux siècles d'aliénation, qui a permis ce détournement.
Aussi, on veut s'affirmer, mais avec un pied sur le frein, puisque le refus de nous-mêmes continue de nous habiter. On finit donc par fonder notre affirmation sur un refus de tout ce qui l'a précédée, la coupant ainsi, paradoxalement, du passé qui la justifie.
Pour Roy, cette attitude de «refus global» et de mépris à l'égard de notre histoire, particulièrement en ce qui a trait au rôle de l'Église, contient en elle les germes d'une révolution avortée. Il aurait plutôt fallu, selon lui, accepter pleinement la valeur de notre expérience historique, reconnaître l'oppression nationale dont elle a été victime et souhaiter en finir avec la seconde pour enfin renouer avec toutes les potentialités de la première. Pour cela, il n'existe qu'une voie possible : celle de la souveraineté.
«Nous sommes enfermés, écrit Roy, dans un dilemme oppressant. Quand nous aurons fait l'indépendance, nous trouverons la confiance en nous-mêmes. Mais nous avons besoin de confiance en nous-mêmes pour faire l'indépendance. Comment sortir de l'impasse ?» Il répond : en cessant de banaliser l'oppression nationale à laquelle est soumis le peuple québécois et en imposant par le discours l'urgente nécessité de l'indépendance.
S'il contient de belles pages sur le besoin pressant de rétablir notre rapport à l'histoire pour redonner un sens au mouvement souverainiste, l'essai de Paul-Émile Roy, dont la couverture est très laide, ne brille pas toujours par son raffinement argumentatif. Ses références au postmodernisme qui affligerait le Québec actuel sont d'une légèreté théorique inacceptable. Quand on veut manier des concepts complexes, on doit le faire avec plus de rigueur pour ne pas dire n'importe quoi. Aussi, le ton trop souvent chagrin de cet essai le rapproche d'une rhétorique de l'échec surannée, peu susceptible de fournir au mouvement souverainiste actuel l'énergie renouvelée dont il a besoin pour se relancer, notamment dans les rangs de la jeune génération.
Protéger le français
De l'idéologie de la survivance qu'elle tentait de dépasser dans un mouvement d'affirmation, la Révolution tranquille a particulièrement retenu la nécessité d'assurer le fait français au Québec afin de permettre la poursuite de notre expérience nationale. La loi 101, en ce sens, constitue une sorte de couronnement linguistique de ce désir d'être «maîtres chez nous».
Or le visage du Québec, en 40 ans, a beaucoup changé, de même que les mentalités. Si elle continue de faire à peu près consensus, la nécessité de protéger le français ne peut plus, donc, se poser dans les mêmes termes. Dans un ouvrage collectif intitulé Le Français, langue de la diversité québécoise, le sociologue Jacques Beauchemin résume l'enjeu actuel : «Comment est-il possible de défendre une politique linguistique dans le contexte des sociétés libérales qui font des droits de la personne leur horizon éthique en même temps que le principe ultime d'interprétation du droit, ainsi qu'en témoigne l'importance grandissante que prennent les chartes des droits et les cours de justice chargées de les faire respecter ?»
Quelle est, en d'autres termes, la légitimité d'une politique linguistique conçue pour protéger les droits de la majorité dans un contexte de pluralisme et d'ouverture aux autres ? Selon Beauchemin, «il est possible de faire valoir des revendications visant la protection de traits identitaires en montrant en quoi ces derniers sont essentiels à la poursuite d'un parcours historique particulier, en même temps que leur affirmation est compatible avec les idéaux démocratiques qui sont, eux aussi, parties intégrantes du patrimoine collectif».
Pour Pagé et Georgeault, cette nécessaire conciliation entre une politique linguistique qui assure le statut du français au Québec et le respect des idéaux démocratiques interdit l'approche assimilationniste. Les deux directeurs de cet ouvrage rejettent aussi, toutefois, le modèle purement civique qui prône l'utilisation du français comme langue d'usage public seulement. Ils plaident plutôt en faveur du «modèle intégrationniste» que Pagé résume ainsi : «Fonctionnellement, le français selon cette conception est la langue commune de tous les membres de la société, mais, à la différence de ce que suppose la conception civique, parler français implique une identification à une société francophone nord-américaine faite de l'apport de diverses cultures à travers l'histoire et poursuivant sur cette lancée.»
Savantes, souvent jargonneuses mais néanmoins pertinentes, les réflexions contenues dans Le Français, langue de la diversité québécoise proposent, pour la plupart, une gageure à la société québécoise que le philosophe Jocelyn Maclure résume bien : «Le respect et l'accommodement à la diversité s'avéreront, à terme, plus bénéfiques à la cause du français au Québec que l'appel à la conformité et à l'assimilation.» Reste à déterminer le cadre national et constitutionnel idéal pour réaliser ce beau projet.
louiscornellier@parroinfo.net
Il faut achever la Révolution tranquille !
Paul-Émile Roy
Préface de Jean-Marc Léger et postface de Louis Bernard
Louise Courteau
Saint-Zénon, 2006, 108 pages
Le français langue de la diversité québécoise
Sous la direction de Pierre Georgeault et Michel Pagé
Québec Amérique
Montréal, 2006, 352 pages


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