Une Wallonie dépendante moins que prévu

Chronique de José Fontaine


Depuis que je m’intéresse à la question wallonne, il a toujours été question de mettre en cause la viabilité de la Wallonie soit simplement autonome, soit indépendante. Il faut dire d’ailleurs que ce ne furent pas les Flamands qui se servirent d’abord de cet argument, mais les partisans de l’unité belge dont (à l’époque), le quotidien La Libre Belgique fut le porte-parole le plus prestigieux, martelant durant des années que le fédéralisme, c’était le séparatisme car, ne l’oublions pas, jusqu’en 1980, la Belgique était un Etat parfaitement unitaire, les fédéralistes apparaissant comme de dangereux “séparatistes”. Ce qui évidemment doit sonner bien étrange aux oreilles d’un Québécois.
Quand les arguments économiques jouent en même temps contre et pour une solution politique
Je sais que même si cet argument n’est plus utilisé contre le souverainisme québécois, il l’a été abondamment. Curieusement, les tenants du fédéralisme wallon, déjà avant 1940, mais surtout à partir de 1960, réclamèrent l’autonomie pour des raisons économiques. Mais ils ne l’obtinrent de manière substantielle qu’au milieu des années 1990, soit à une époque où la situation avait profondément changé, c’est-à-dire s’était en fait détériorée. On estime que la Flandre a commencé à dépasser économiquement la Wallonie à partir de 1970. Après 1975, la crise fut tellement grave en Wallonie que l’on connut au moins durant deux années de cette décennie ce que les économistes appellent étrangement une “croissance négative”.
Comme il faut un certain temps pour prendre conscience des évolutions économiques, ce n’est qu’à partir de la fin des années 1970 que la Flandre commença à utiliser l’handicap de la Wallonie affaiblie contre certaines politiques menées, prétextant que ces politiques coûtaient cher à la Flandre et inutilement. En 1984 retentit le slogan PLUS UN FRANC POUR LA SIDERURGIE WALLONNE qui, effectivement, était dans un péril dont, à l’époque, plusieurs observateurs estimaient qu’elle ne se relèverait jamais et qui demandait des milliards. Depuis, d’abord entièrement aux mains de l’Etat-région wallon, puis dans le groupe français Usinor, ensuite Arcelor et maintenant Mittal-Arcelor, elle est à nouveau prospère et parfaitement modernisée (grâce aussi à l’expertise du Français Jean Gandois).
Dans les années 1990, les autonomistes flamands mirent en cause durement les transferts en Sécurité sociale. Commença alors une valse des chiffres qui atteint son sommet voici plusieurs mois avec un Manifeste flamand qui parla d’une somme énorme de transferts annuels de 10 milliards d’€, soit plusieurs % du PIB belge et (ordre de grandeur) environ une dizaine de % du PIB wallon. Même en tenant compte de chiffres moins élevés sur lesquels travaillait le Gouvernement flamand, soit des transferts de 6 milliards d’€, les spécialistes estimaient qu’une rupture brutale de la Belgique aurait comme conséquence de diminuer de 20% toutes les allocations sociales payées en Wallonie. Or la RTBF annonçait hier qu’une nouvelle étude, commandée par le Gouvernement flamand, réalisée par des experts tant flamands que wallons, évaluait à la très nette baisse ces transferts, reprenant un chiffre avancé également par les patrons belges et situant les transferts entre 2 et 3 milliards d’€. C’est un chiffre que la revue que je dirige avait avancé également en 2002, en reprenant bien modestement les calculs de deux experts wallons, d’ailleurs bien connus des milieux scientifiques (mais ignorés des médias?).
On imagine bien que, dans l’opinion publique wallonne, la menace de voir les allocations sociales diminuer de 20% a produit les effets que l’on devine, d’autant plus que, très paradoxalement, côté wallon, peu de voix se faisaient entendre pour souligner combien certains chiffres flamands étaient ahurissants, ni pour souligner que la menace flamande ne devait pas être prise au sérieux puisque la Flandre a comme principal débouché de ses productions: la Wallonie...
Il est d’ailleurs étrange que la menace en cause (la diminution des allocations sociales), n’a pratiquement jamais été démentie côté wallon où, depuis la dernière réforme de l’Etat en 1999-2003, on assure ne plus rien vouloir voir transférer aux Etats fédérés. Il faut dire d’ailleurs que les réunionistes (partisans d’une réunion de la Wallonie à la France), tablent sans vergogne sur les peurs engendrées par les menaces flamandes en Wallonie, sur la médiocrité du personnel politique wallon, pour mettre en valeur leur solution, la France venant au secours d’une Wallonie soi-disant exsangue.
Les Flamands reconnaissent que la Wallonie est moins dépendante d’eux que supposé
Or, très étrangement, ce sont les Flamands eux-mêmes qui financent cette étude tendant à montrer que la Wallonie est moins dépendante qu’on ne le dit de la Flandre et cela alors que, depuis des années, les hommes politiques flamands exigent des contreparties au moins politiques à ces transferts supposés et tirent parti de leur existence pour renforcer la position flamande: http://www.rtbf.be/info/belgique/ARTICLE_068080
J’ai déjà rencontré des Flamands, si partisans d’un accroissement des pouvoirs des Etats fédérés et si conscients du fait que cet accroissement ne pouvait être obtenu qu’avec l’accord des Wallons, qu’ils menaient une autre argumentation tendant à souligner que la Wallonie gardait d’immenses atouts et qu’elle ne pâtirait nullement – au contraire – d’une extension des pouvoirs de l’Etat wallon. Il est vrai que tant la position wallonne actuelle la plus répandue qui tend à refuser cet accroissement de pouvoirs, que la position réunioniste qui tend à dire que le salut est ailleurs qu’en Wallonie laissent supposer que les Wallons ne sont pas prêts à se prendre en main.
Mais parce qu’ils ne le peuvent pas ou ne le veulent pas? J’ai l’impression que c’est surtout parce qu’ils ne le veulent pas, et cela peut-être sous la pression d’une opinion publique quelque peu traumatisée à la fois par le spectacle d’une impuissance économique wallonne (certes apparente mais réelle aussi dans le domaine du chômage), et d’une médiocrité des dirigeants wallons (qui n’est peut-être non plus qu’apparente: d’ailleurs de quel personnel politique n’a-t-on pas envie de dire qu’il est médiocre, que ce soit fondé ou non?).
Les édifices nouveaux suscitent dans un premier temps le rejet unanime de la population qui vit dans leur environnement (on l’a vu à Paris avec la Pyramide du Louvre, Beaubourg ou la Tour Eiffel), mais quand ils sont là depuis assez longtemps, la même opinion hurlerait si on les détruisait. Dans l’opinion wallonne, je pense que l’autonomie acquise est encore perçue comme inutile par une partie peut-être même majoritaire de l’opinion mais que la même opinion commencerait sans doute à hurler si on retournait à l’Etat unitaire. Les nostalgies du passé belge (un passé d’ailleurs bien plus wallon qu’on ne le pense), prennent encore le pas sur l’avenir wallon. Mais les partis politiques wallons ne refusent maintenant plus de discuter avec les Flamands qui veulent un accroissement des compétences des Etats fédérés. Il y aura donc un débat. Qu’en sortira-t-il? C’est difficile à dire. C’est le principe même du débat démocratique que l’on n’en connaisse pas d’avance la conclusion (sinon quel débat y aurait-il?). Mais par ailleurs je suis persuadé que les tensions entre Flamands et Wallons conduisent, par une logique qui leur est interne, à trouver sans cesse plus d’autonomie et plus de coopération. Il me semble maintenant de plus en plus sûr que, cette année, la négociation entre Flamands, Wallons et Bruxellois fera avancer le confédéralisme que la structure actuelle de l’Etat incorpore déjà. Il est certain que l’annonce de moindres transferts flamands, la perte énorme de prestige de la monarchie belge en raison des gaffes (politiques!) du Prince-héritier vont faciliter les choses.
Mais il faut que les Wallons n’aient plus peur d’être eux-mêmes.
José Fontaine

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Né le 28/6/46 à Jemappes (Borinage, Wallonie). Docteur en philosophie pour une thèse intitulée "Le mal chez Rousseau et Kant" (Université catholique de Louvain, 1975), Professeur de philosophie et de sociologie (dans l'enseignement supérieur social à Namur et Mirwart) et directeur de la revue TOUDI (fondée en 1986), revue annuelle de 1987 à 1995 (huit numéros parus), puis mensuelle de 1997 à 2004, aujourd'hui trimestrielle (en tout 71 numéros parus). A paru aussi de 1992 à 1996 le mensuel République que j'ai également dirigé et qui a finalement fusionné avec TOUDI en 1997.

Esprit et insoumission ne font qu'un, et dès lors, j'essaye de dire avec Marie dans le "Magnificat", qui veut dire " impatience de la liberté": Mon âme magnifie le Seigneur, car il dépose les Puissants de leur trône. J'essaye...





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