Une touchante loyauté

La question n'est pas de savoir s'il veut rester mais s'il le pourra.

Charest en fin de régime - L'art de ne rien faire

Une lettre du député libéral d'Ahuntsic Jean-Paul Lefebvre, publiée dans Le Devoir du 29 août 1969, avait transformé en crise ouverte la contestation du leadership de Jean Lesage, qui avait dû se résoudre à jeter l'éponge.
À l'été 1982, c'est une déclaration du député de Charlevoix Raymond Mailloux qui avait définitivement cloué le cercueil de Claude Ryan, qui ne s'était jamais relevé de la défaite libérale du 13 avril 1981.
En 1998, un article dévastateur publié dans le magazine The Economist avait convaincu Daniel Johnson, déjà ébranlé par le traitement injuste qu'on lui avait fait subir pendant la crise du verglas, de ne pas attendre qu'un de ses députés se lève pour exiger son départ.
Cette fois-ci, qui allumera la mèche? Certes, Jean Charest a sur ses prédécesseurs l'avantage considérable que confère le pouvoir, mais on n'a jamais vu un premier ministre sentir le besoin d'assurer, à peine trois mois après sa réélection, qu'il sera encore là la prochaine fois.
Bien entendu, aucun prétendant ne veut jouer les Brutus. En 1969, Jean-Paul Lefebvre avait commis la maladresse de proposer la candidature de Jean Marchand, ce qui l'avait tuée sur le coup. Pour se venger des manigances des Wagner, Laporte et Gérin-Lajoie, M. Lesage avait mis tout son poids derrière Robert Bourassa.
M. Charest doit être le premier à savoir ce que valent les touchantes protestations de loyauté de ses ministres dont les ambitions sont un secret de Polichinelle. «Je n'ai jamais vu ni entendu de contestation ou quoi que ce soit», a déclaré sans rire le ministre des Ressources naturelles, Claude Béchard.
Philippe Couillard a également assuré le premier ministre de son «plein support». Hier matin à l'Assemblée nationale, M. Charest a néanmoins dû noter son insistance à souligner les mérites du député de Marquette, François Ouimet. Quand les ministres commencent à vanter les simples députés, ce n'est généralement pas sans arrière-pensée.
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Ceux qui connaissent M. Charest ne doutent pas qu'il tentera de s'accrocher. Ils n'ont jamais noté chez lui la moindre trace d'une abnégation qui le mènerait à s'effacer volontairement dans le bien du parti, même si cela lui vaudrait certainement une reconnaissance de nature à faciliter sa reconversion à la vie civile. La question n'est pas de savoir s'il veut rester mais s'il le pourra.
Les grandes manoeuvres pour le déstabiliser n'ont pas encore commencé. Bien avant qu'un député ne se lève pour réclamer le départ de MM. Lesage ou Ryan, d'autres avaient déjà manifesté publiquement certaines «inquiétudes». Dans le cas de M. Charest, les libéraux ne le font encore qu'en privé.
Il y a cependant des signes avant-coureurs. Mardi, [l'éditorial de La Presse->7062], qui l'a toujours soutenu envers et contre tous, même dans ses errements, a manifesté des doutes tout à fait inhabituels.
«M. Charest doit examiner la situation froidement et se demander s'il est encore l'homme de la situation. D'autant plus que ce qui est en jeu ici, c'est plus que la carrière d'un homme; c'est la survie d'un grand parti, le seul des partis québécois qui croit dans le projet canadien.» Il est difficile de ne pas y voir un message.
Fort de son expérience personnelle, Claude Ryan avait très bien décrit la véritable nature de son parti: «Le PLQ n'a jamais fait mystère de l'importance prioritaire qu'il attache à la conquête du pouvoir. C'est d'abord en fonction de cet objectif que le PLQ s'intéresse aux idées et non pour ce qu'elles représentent en elles-mêmes.»
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Depuis la dégelée du 26 mars, une question hante les libéraux: quelles sont leurs chances de remporter les prochaines élections avec Jean Charest? La récente crise budgétaire a donné des frissons à plusieurs députés qui se voyaient déjà au chômage, mais le gouvernement est maintenant assuré de survivre au moins jusqu'à l'automne prochain.
À partir du moment où l'Assemblée nationale reprendra ses travaux, à la mi-octobre, un accident pourra toutefois survenir n'importe quand. Au mieux, le gouvernement survivra jusqu'au budget du printemps 2008. Si les sondages ne s'améliorent pas, la nervosité va monter de plusieurs crans. Dans ces conditions, les apparatchiks libéraux sont incapables de garantir à M. Charest un vote de confiance satisfaisant au congrès qui aura lieu au début de 2008.
Il se trouvait dans une situation un peu analogue au printemps 2000, alors que les sondages révélaient un fossé grandissant entre le PLQ et l'électorat francophone. Pour éviter un échec retentissant au congrès d'octobre, il avait lancé un S.O.S. aux anciens lieutenants de Robert Bourassa, qui avaient réussi à redresser la situation. Il s'est empressé de les renvoyer une fois devenu premier ministre. Aujourd'hui, qui M. Charest pourrait-il appeler à son secours?
À en croire le dernier sondage CROP, Philippe Couillard, que 45 % des personnes interrogées estiment le plus apte à devenir premier ministre, a plusieurs longueurs d'avance. D'autant plus que sa plus proche rivale, Monique Jérôme-Forget (11 %), ne sera pas de la course.
S'ils se laissaient guider par les sentiments, bien des militants libéraux opteraient plutôt pour Claude Béchard. Le ministre des Ressources naturelles a été élevé dans le sérail et sa combativité dans les débats parlementaires est hautement appréciée. Plutôt qu'un autre «sauveur», les libéraux aimeraient bien avoir un chef qui leur ressemble.
Tout le monde respecte la compétence de M. Couillard, mais il demeure aussi inconnu au PLQ que dans l'ensemble de la population. Personne ne sait ce qu'il pense à propos de toute question autre que la santé. Est-il un fédéraliste à la Jean Charest ou à la Robert Bourassa?
M. Couillard a cependant un as dans sa manche. Dans un congrès traditionnel, pouvoir compter sur un homme comme Marc-Yvan Côté, qui connaît le parti comme sa poche, est inestimable.
mdavid@ledevoir.com


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