Une «nation» de pure laine ?

Le ministre Michael Chong démissionne pour cause de «nationalisme ethnique»

La nation québécoise vue du Canada


Ottawa - Le gouvernement conservateur a ouvert une boîte de Pandore hier en offrant pour la première fois sa définition de ce qu'est un Québécois, une définition qui transcende les frontières du Québec, mais pas nécessairement les différences raciales ou linguistiques. Tout cela alors qu'un de ses ministres a démissionné en se disant incapable d'appuyer la motion de Stephen Harper sur la nation québécoise qui relève à son avis du «nationalisme ethnique».
Plus les jours passent, plus la controverse sur la nation gagne de l'ampleur. Après avoir été encensé pour avoir rédigé une motion de son cru et porté un dur coup au Bloc québécois, le premier ministre Stephen Harper commence donc à sentir les effets pervers de son «coup de génie». La division au sein du camp fédéraliste, tous partis confondus, se fait plus évidente.
Hier, le ministre des Affaires intergouvernementales et des Sports, l'Ontarien Michael Chong, a démissionné de ses fonctions en se disant incapable de voter pour la motion conservatrice reconnaissant «que les Québécois forment une nation au sein d'un Canada uni». Du côté libéral, deux candidats à la chefferie, Gerard Kennedy et Ken Dryden, ont annoncé qu'ils s'y opposaient désormais et deux autres ont invité les militants à retirer leur résolution devant être votée demain, au congrès qui s'ouvre à Montréal.
En soirée, le premier ministre s'est rendu dans le plus grand secret à Rideau Hall pour assermenter le remplaçant de M. Chong, Peter Van Loang. En l'absence de la gouverneure générale, Michaëlle Jean, qui se trouve en tournée en Afrique, c'est la juge en chef de la Cour suprême, Beverley McLachlin, qui a procédé à l'assermentation. Seul un communiqué de presse a été diffusé par la suite.
Mais ce qui a le plus retenu l'attention, c'est la définition de «Québécois» que le gouvernement a finalement accepté d'offrir, une définition confuse et souvent contradictoire. La version anglaise de la motion de Stephen Harper utilise le mot «Québécois» au lieu de «Quebeckers». Jusqu'à présent, aucun conservateur n'avait voulu expliquer pourquoi. La réponse est arrivée hier soir, de la bouche des ministres Lawrence Cannon, lieutenant pour le Québec, et Marjory LeBreton, leader du gouvernement au Sénat, les deux ayant été dépêchés en catastrophe pour commenter la défection de leur collègue.
Après un échange musclé avec les deux ministres sur la définition à donner au mot «Québécois», la question suivante a été posée en anglais par une journaliste du quotidien The Gazette. «Lorsque vous faites référence aux Québécois [en français], cela inclut-il tous les résidants du Québec sans égard au bateau par lequel leurs ancêtres sont arrivés?»
«Non, a répondu M. Cannon. Il y a 400 ans, lorsque Champlain est débarqué sur les rives de la ville de Québec, il parlait bien sûr des Canadiens. Et à mesure que le débat a évolué, on a parlé des Canadiens français et, au Québec, on parle des Québécois maintenant qui occupent cette terre-là, l'Amérique. Il est fort possible, non seulement il est fort possible, mais il est tout à fait évident qu'il y a des Canadiens français qui demeurent à l'extérieur du Québec, qui demeurent en Ontario, qui demeurent au Nouveau-Brunswick, qui demeurent partout au pays. Et donc, dans ce sens-là, nous on a répliqué à la motion que le Bloc québécois a mise de l'avant.»
L'auteure de ces lignes a alors demandé si elle était Québécoise puisque ses ancêtres italiens sont arrivés en Amérique bien après Champlain. M. Cannon a alors répondu: «Moi aussi, parce que ma famille est débarquée en 1795. Est-ce que je me considère comme étant un Québécois? Oui, je me considère comme étant un Québécois et ceux qui se considèrent comme Québécois, ils peuvent bien le porter. Mais je ne pense pas qu'il est question de forcer quelqu'un qui ne se sent pas comme étant un Québécois, qui doit être nécessairement lié à cette chose-là [à cette désignation]. C'est le dilemme dans lequel s'est toujours trouvé le Bloc québécois. D'une part, faire reconnaître par l'Assemblée nationale l'intégrité du territoire québécois et, d'autre part, dire que les Québécois font partie de l'ensemble de ce territoire. C'est faux, parce qu'il y a des gens qui fondamentalement ont opté pour le Canada.»
Un autre journaliste a alors demandé si les anglophones du Québec étaient des Québécois. M. Cannon a d'abord répondu: «Je n'ai pas dit qu'ils ne sont pas Québécois. Le Bloc québécois en a fait quelque chose de francophone pure laine parce que leur intention est de diviser.» Puis il a ajouté: «Ils peuvent l'être. Moi je le suis.»
Vendredi dernier, un autre député conservateur interrogé sur l'utilisation française du mot «Québécois» dans la version anglaise de la motion, Peter Goldring, a indiqué qu'il s'agissait de faire référence «au peuple fondateur d'un pays, à Louis Riel, aux gens à travers le pays, aux Québécois».
M. Cannon et Mme LeBreton ont fait valoir que les anglophones se qualifiaient souvent eux-mêmes, en anglais, de «Québécois» et qu'en outre, le gouvernement avait choisi ce mot, en anglais, pour reprendre la formulation exacte utilisée par le Bloc québécois dans sa motion originale. Cela est faux puisque le Bloc n'a fourni qu'une version française de sa motion, et celle-ci a été traduite en anglais par la Chambre des communes en utilisant le mot «Quebeckers».
Nationalisme ethnique
Au moment de mettre sous presse hier, le vote sur les motions conservatrice et bloquiste n'avait pas encore été tenu, mais on savait déjà que l'ex-ministre des Affaires intergouvernementales, Michael Chong, s'abstiendrait. M. Chong a quitté le cabinet dans la journée parce qu'il se disait incapable d'appuyer la motion.
«Pour moi, reconnaître les Québécois comme une nation, même à l'intérieur d'un Canada uni, implique la reconnaissance d'un nationalisme ethnique que je ne peux appuyer, a-t-il déclaré. Une telle reconnaissance ne peut être interprétée comme impliquant un nationalisme territorial parce qu'elle ne se réfère pas à une entité géographique, mais plutôt à un groupe de personnes.»
La nouvelle fracassante de la démission a été éventée vers 15 heures par nul autre que le député banni du caucus conservateur, Garth Turner, en toute fin de la période de question. Le premier ministre Stephen Harper a refusé de répondre. «Je n'ai rien à ajouter à ma réponse précédente. Bien sûr, nous surveillerons comment tous les membres du Parlement voteront ce soir [hier soir].»
Pendant la période de questions, M. Harper et son lieutenant pour le Québec, Lawrence Cannon, s'étaient absentés quelques instants et seul le premier ministre était revenu, éveillant les soupçons des partis d'opposition. À la sortie de la Chambre des communes, les journalistes ont tenté d'obtenir des réponses des attachés de presse du premier ministre et d'autres ministres, mais tous ont été anormalement discrets. Des conférences de presse ont finalement été organisés, à toute hâte, en fin de journée.
Malgré son opposition, M. Chong entendait s'abstenir et non pas voter contre la motion de son gouvernement. Pourquoi? Il ne l'a pas expliqué. Seuls les ministres et les secrétaires parlementaires étaient obligés de respecter la ligne du parti.
Idem chez les libéraux
La situation s'envenimait aussi du côté libéral. Le candidat au leadership Ken Dryden a annoncé qu'il ne pouvait pas se résigner à voter en faveur de la motion conservatrice reconnaissant les Québécois comme une nation. Lors du débat en Chambre, M. Dryden a indiqué qu'il ne se sentait pas à l'aise avec la motion initiale du Bloc et que celle des conservateurs, à défaut de le faire se sentir mieux, lui a donné un peu d'espoir. Mais le ralliement-surprise de Gilles Duceppe vendredi l'a ébranlé.
«Cela a commencé à paraître fondamentalement et irrémédiablement mal avisé lorsque le Bloc a annoncé qu'il appuierait la motion du gouvernement, clamant que le Canada deviendra le premier pays à reconnaître officiellement le Québec comme une nation et qu'il y aura d'autres pays qui vont reconnaître le Québec et le pays du Québec.»
Gerard Kennedy, considéré comme troisième dans la course, a aussi fait la même annonce.
«La responsabilité du premier ministre est de protéger la Constitution et l'unité du pays, a-t-il déclaré. Cette motion ne fait ni l'un ni l'autre. Cela n'est pas bon pour le Canada. Il est indéniable que la motion va créer des attentes en attribuant une légitimité officielle au "concept" de nation, sans pour autant le définir.» M. Kennedy dit déplorer «que quiconque ose exploiter cette identité comme levier dans le but d'obtenir des gains politiques». «De plus, cette motion ne fait rien pour la reconnaissance des autochtones, des Acadiens ou d'autres groupes minoritaires qui ont une culture et un héritage distincts.»
Comme il n'a pas de siège à la Chambre des communes, il n'a pas pu voter hier soir. Par respect pour le chef intérimaire, il n'a pas invité ses supporters élus à l'imiter. Bernard Patry, son président de campagne au Québec et le seul député fédéral québécois qui appuie pour l'instant M. Kennedy, s'est évité une position fâcheuse: son assemblée d'investiture avait lieu hier soir à Montréal et il n'a donc pas assisté au vote.
En outre, Stéphane Dion et Bob Rae ont invité les militants libéraux de l'aile québécoise du Parti à retirer la résolution, à l'origine de tout ce débat, reconnaissant la nation québécoise, et devant être débattue et votée demain lors du congrès. «Il me semble que le bon sens voudrait que soit on retire le sujet, soit, si on veut le garder, qu'on prenne acte de la décision de la Chambre. Mais le problème, c'est que le bon sens ne triomphe pas toujours dans ce genre de débat», a déclaré M. Dion.
Joint hier, un des parrains de cette résolution, Marc Bélanger, a indiqué qu'il voulait d'abord prendre acte du vote à la Chambre des communes avant de déterminer la suite des choses.


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