Le Québec d'un «maudit Français»

La nation québécoise vue du Canada

La première image du Québec «réel» qui restera gravée dans mon esprit est celle du Saint-Laurent à moitié gelé, au début du printemps, vu du hublot d'un avion de ligne descendant vers Montréal, par un clair soleil matinal.

Le fleuve, colossal pour un Européen, avec ses milliers d'îlots, de glaçons, de zones bleues, vertes, noires, donnait tout son sens aux expressions «la Belle Province» et «grand comme trois fois la France», lues et relues dans les guides touristiques et les manuels d'histoire. Sans compter les «quelques arpents de neige» de Voltaire, dont l'immensité fuyait à l'horizon. Après, ce ne fut, lors des quatre ou cinq voyages suivants, que perpétuel choc entre Québec imaginaire et réel. C'est pourquoi j'ai tant de plaisir à répondre à cette enquête.
Marcher vers Québec
Bien sûr, on ne connaît un pays que lorsque l'on s'y rend et qu'on l'arpente de long en large, à pied, en voiture et par les moyens de transports habituels de la population. C'est vrai de tous les visiteurs étrangers dans tous les pays du monde. Mais pour les Français se rendant au Québec, c'est une tout autre affaire: les souvenirs historiques lointains, les clichés, les remords, les ambiguïtés, les malentendus forment un voile entre le Québec imaginaire et le Québec réel.
Mais déchirer ce voile apporte peut-être une lumière sur les origines et l'identité québécoises. Que penser par exemple de la «Capitale nationale», la ville de Québec elle même, qui effectivement, a tout d'une capitale? La position géographique unique, baignée par les forces telluriques déclenchées par le rétrécissement du fleuve; un patrimoine historique qui n'a pratiquement pas d'égal en Amérique du nord; une vieille ville baignée de nostalgie; un Parlement fièrement dressé devant les fortifications, anglaises pour l'essentiel, quoique ressemblant furieusement à du Vauban.
Oui, elle a tout d'une capitale, sauf l'essentiel: un gouvernement et des corps constitués souverains, une couronne d'ambassades étrangères la reliant aux autres États du monde; quelques pelotons de soldats montant la garde sous l'uniforme national et saluant leur drapeau. Mais non, l'uniforme du célèbre 22e Royal est rouge, il a le français comme langue de travail, comme devise «Je me souviens» et la Reine d'Angleterre et du Canada comme colonel en chef. Comment comprendre? L'explication de cette énigme ou de ces contradictions n'est pas loin.
Dans un vaste espace herbeux, non loin d'une antipathique casemate, ouvert à tous les vents du Saint-Laurent, et désagréablement annoncé par une pancarte frappée de feuilles d'érable précisant qu'il s'agit d'un lieu historique. Voici les plaines d'Abraham. Eh! Je ne savais pas qu'elles étaient si proches.
C'est un peu comme si la morne plaine de Waterloo occupait la place des Champs-Élysées... Alors que les Français, eux, peuvent voir défiler leur armée sur les Champs tous les 14 juillet et filer quand ils le veulent, par le tunnel sous la Manche, admirer la relève de la garde devant Buckingham Palace!
Comment comprendre mes amis, hauts fonctionnaires fédéraux, qui travaillent à Ottawa, mais viennent dormir le soir à Gatineau, c'est-à-dire au Québec? Ces soi-disant fédéralistes dont les yeux s'humectent à la seule évocation du Général de Gaulle, voire de René Lévesque...
Silences et non-dits
Lorsqu'ils parlent avec des Français, les Québécois sont peu loquaces sur leur identité nationale. Beaucoup de non-dits, de silences gênés, de pudeur. Curieusement, on en apprend beaucoup sur eux en consultant la riche toile québécoise, ses sites, ses blogues, ses forums, où parfois, sous le couvert de l'anonymat, ils disent ce qu'ils ont sur le coeur et laissent exploser leurs griefs.
C'est sur Internet que j'ai trouvé le texte bouleversant d'une femme avouant que, sous la peau du Québécois «drôle, sympa, simple, bon vivant», se cache le souvenir mille fois remâché des temps d'humiliation et de servitude. Faut il passer par le «Québec virtuel» pour trouver le Québec réel, au-delà du Québec imaginaire?
Contrairement à ce que diront les discours officiels que vont certainement prononcer les politiciens français et québécois à l'occasion du quatrième centenaire de Québec, tout n'est pas rose dans la relation entre les «cousins». Commençons par cette fameuse formule «maudits Français». Elle-même se perd dans les ambiguïtés... Je ne me suis jamais fait traiter de «maudit Français» et, quand je demande ce que cette expression signifie, on me dit qu'elle est devenue, au fil du temps, presque affectueuse... Est-ce bien sûr?
Le Québec est tout de même né d'un abandon, d'une déchirure. D'ailleurs, toute naissance, d'un pays ou d'un humain, est faite de larmes et de cris. Après, il faut oublier. Mais le Québécois lui, «se souvient», comme le dit sa devise nationale. Il a enfoui en lui quelque chose d'informulé. Pour quelle raison? Est-ce le sentiment de l'enfant abandonné par sa mère? Les décennies d'humiliation et d'injustice qui ont suivi cet abandon l'ont-elles voué à se sentir «né pour un petit pain»?
Triple mythe
Côté Français, les choses ne sont pas plus brillantes et baignent dans le malentendu. Beaucoup de mes compatriotes pensent que les Québécois sont des Français retenus en otages dans un pays anglais. Triple erreur, puisque les Québécois ne sont pas des Français, mais forment un peuple américain à part entière; que le Canada n'est pas l'Angleterre; et que les Québécois ne sont plus «prisonniers» ou réellement «opprimés» depuis longtemps, au sein du Canada. Lequel n'est pas «le plus beau pays du monde», mais peut-être «la plus belle zone géographique du monde», à l'identité aussi floue et mystérieuse, pour un maudit cartésien Français, que celle du Québec...
Triple erreur donc, regrettable, certes, mais peut-être excusable. Ce qui manque entre le Québec et la France, c'est ce qui s'est passé entre les États-Unis et l'Angleterre, le Brésil et le Portugal, l'Argentine et l'Espagne. Une franche séparation, une indépendance en bonne et due forme. Or, ni les Français ni les Canadiens français n'ont réellement «digéré» la funeste bataille des plaines d'Abraham, la Conquête et le honteux Traité de Paris qui s'en sont suivis. Dès lors, le cordon ombilical n'a jamais été vraiment tranché. Oui, la séparation du Québec et de la France, par la force des choses, reste un acte manqué, refoulé, caché par la création du Canada.
Intéressant paradoxe! Le Canada a reconnu officiellement que le Québec formait une «société distincte», et même je crois une «nation distincte». Mais la France, elle, ne l'a jamais fait. La coopération franco-québécoise, d'ailleurs vivace et amicale, en revient toujours aux points communs au lieu de marquer les différences et l'originalité du Québec.
On en serait presque à envier la relation de complicité étroite entre les États-Unis et l'Angleterre, bâtie sur une indépendance claire et nette. Malheureusement, cette amitié et ces convergences anglo-américaines ne sont pas toujours au service des bonnes causes (cf. la guerre d'Irak), mais ça, c'est une autre histoire... ou peut-être un peu la même...
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Pierre de La Coste, Paris
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