Comparaison entre Le Devoir et Le Monde

Une illustration de la norme réelle du français québécois

2005



Premier de deux textes
La définition de la norme linguistique québécoise est encore inachevée. Deux thèses principales s'affrontent -- parfois assez violemment. Les tenants d'une norme unique pour l'ensemble des francophones s'opposent à ceux qui reconnaissent une norme du français propre au Québec et souhaitent qu'elle soit décrite.
Pour apporter un éclairage nouveau et documenté, j'ai étudié l'une des utilisations publiques et contemporaines de la langue française au Québec, soit celle de la presse écrite. Plus précisément, j'ai analysé tous les articles publiés en 1997 dans Le Devoir afin d'en extraire l'ensemble des mots employés et pour former en quelque sorte le dictionnaire du Devoir. J'ai fait de même pour les articles qui ont paru dans le quotidien français Le Monde au cours de la même période de référence en vue d'établir le dictionnaire du Monde.
La mise en parallèle des deux nomenclatures a permis de déterminer à la fois les mots qui appartiennent au tronc commun des francophones et ceux qui sont spécifiques du français du Québec. Cette étude comparative a mis en évidence les québécismes nécessaires à l'écriture d'un quotidien québécois aujourd'hui.
Des millions d'occurrences
L'ensemble des articles publiés par Le Devoir au cours de l'année 1997 totalise près de 13 millions d'occurrences (mots répétés ou non), alors que les articles du Monde de la même période en comptent 24 millions. Si l'on élimine les répétitions et si l'on ramène tous les mots variables à la forme du dictionnaire (les verbes à l'infinitif et les noms et adjectifs au singulier), on obtient un peu plus de 25 000 mots dans l'un et l'autre quotidien.
Si le choix a porté sur un ensemble d'énoncés réels de la presse écrite, c'est parce que ces textes représentent bien le modèle que décrit le linguiste Jean-Claude Corbeil lorsqu'il fait état du principe de la régulation linguistique. Ce phénomène, qui s'exerce au sein de la communauté, suppose qu'un consensus s'établisse sur le modèle à suivre, un modèle illustré à l'oral par les locuteurs prestigieux, à l'écrit par la littérature, mais aussi et peut-être surtout par les journaux.
Les textes des journaux et périodiques ont également le double mérite d'être parfaitement circonscrits dans le temps et dans l'espace. Ainsi est-il possible de réunir des corpus complets contemporains, de provenances diverses (du Québec et de France), présentant une unité de lieu (une aire de publication), une unité de temps (une même année de référence, 1997) et une unité d'action (un seul contrat de communication : dire l'actualité à un lectorat défini présentant des caractéristiques sociodémographiques semblables). La définition de la norme suppose la prise en compte des facteurs de variation dans le temps, l'espace et la structure sociale.
La langue de la presse écrite constitue l'expression vivante et, par définition, ancrée dans l'actualité d'une partie des usages linguistiques de la communauté à laquelle les titres de presse sont destinés. S'ils sont le reflet de la société à laquelle ils s'adressent, les journaux sont aussi des messagers d'avant-garde; ils concourent à propager et à légitimer de nouveaux usages.
Les journalistes ne sont pas seulement des amplificateurs de l'usage, ils jouent un rôle exemplaire et servent de modèles, qu'ils le veuillent ou non. À leur tour, les auteurs des titres de presse subissent l'influence de leurs lecteurs. Cette rétroaction est réelle; elle s'exprime directement, dans les interventions nombreuses des publics de la presse écrite et électronique, et indirectement, par les tirages et les cotes d'écoute. En effet, les lecteurs, les auditeurs et les téléspectateurs québécois ne se privent aucunement de donner leur avis linguistique et communiquent fréquemment avec les médias pour dénoncer des usages qu'ils jugent fautifs, surtout des emprunts à l'anglais.
Effectivement, sous peine de disparaître, les journaux et périodiques doivent accomplir leur mission de communiquer adéquatement l'information recherchée, et ce, dans une langue qui se rapproche le plus possible de celle qui est valorisée par leur lectorat. La presse écrite est soumise constamment à un impératif de satisfaction des besoins du consommateur d'information : c'est la loi du marché. [...]
Un tronc commun très important
La comparaison révèle d'abord que le recoupement des dictionnaires du Devoir et du Monde, le tronc commun en quelque sorte, est très important; il représente en effet 77 % des 25 000 mots de l'un et l'autre corpus et réunit les mots partagés par les francophones de part et d'autre de l'Atlantique dans une situation de communication similaire.
Ce tronc commun est déjà vaste, mais il y aurait lieu de considérer également dans ce calcul :
- le nombre élevé de formes créées pour la circonstance, que l'on pourrait qualifier de fortuites ou accidentelles;
- le nombre appréciable de mots suffixés à partir d'un toponyme (par exemple, montréalais, albertain, lavallois, gaspésien) ou d'un patronyme (par exemple, jospinien, jospination, jospiniste, juppéiste) qui appartiennent en propre au quotidien québécois ou au quotidien français;
- les termes spécialisés ou savants du français standard qui figurent dans Le Grand Robert de la langue française, mais non employés par les journalistes de l'un ou de l'autre journal en raison des thèmes abordés et de l'actualité décrite, selon le choix aléatoire des auteurs de ces titres de presse (par exemple, ethnicité, filmographie, impartition, phylactère dans Le Devoir ou apocryphe, arasement, azuréen, capillarité dans Le Monde).
Si l'on excluait ces mots spécifiques des quotidiens québécois et français, le tronc commun lexical des articles publiés par Le Devoir et Le Monde en 1997 pourrait s'avérer encore plus important : le recoupement est minimalement de 77 %, mais, dans les faits, il pourrait s'élever à plus de 85 %.
Marie-Éva de Villers
_ Auteure du Multidictionnaire de la langue française et directrice de la qualité de la communication à l'École des HEC de Montréal


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