Le français au Québec - Un arbre de haute futaie

Ce bel arbre du français du Québec, qui fait preuve d’un si grand entêtement et qui étend de toutes parts ses racines profondes et ses rameaux innombrables représente le profond attachement des Québécois à leur langue.

Le «français québécois standard»


La définition de la norme linguistique québécoise est encore inachevée. Deux thèses principales s'affrontent -- parfois assez violemment. Les tenants d'une norme unique pour l'ensemble des francophones s'opposent à ceux qui reconnaissent une norme du français propre au Québec et souhaitent qu'elle soit décrite.
Pour représenter le français du Québec, c'est un chêne rouge d'Amérique que j'ai choisi. Il s'agit d'un arbre de haute futaie, pour ainsi dire. Abandonné à lui-même dans les forêts de la Nouvelle-France conquise, il atteint néanmoins des dimensions considérables et survit malgré les vents contraires et les intempéries. Ses racines creusent le sol à la recherche de l'humidité et des substances nécessaires à sa croissance, des racines qui servent aussi à le fixer solidement dans le sol, à l'enraciner littéralement. Son tronc vigoureux au fût très long monte vers la cime. Ses branches maîtresses se séparent en rameaux, puis en ramilles, et se couvrent d'un feuillage foisonnant.
Le tronc représente l'ensemble des mots que nous partageons avec les autres francophones de la planète, ce tronc commun immense de la langue française. À l'écrit, plus de 80 % des mots et des expressions sont identiques, mais un certain nombre d'emplois linguistiques nous sont spécifiques. Comment se caractérise le français du Québec?
Les québécismes issus du fonds français
Les racines, ce sont ces mots venus de France, des mots perdus pour la plupart des francophones mais toujours vivants au Québec, préservés ici malgré le passage des siècles. Citons à titre d'exemples les mots achalandage, avant-midi, bec au sens de «baiser», bleuet, brunante, creux au sens de «profond», croche au sens de «crochu» ou de «malhonnête», débarbouillette, écornifler au sens d'«épier», frasil, maringouin, mitaine, outarde, piger au sens de «prendre» ou traversier.
Les québécismes de création
Une des branches maîtresses regroupe les mots que nous avons créés sur le territoire québécois pour:
- nommer des réalités qui nous sont propres (par exemple: acériculture, bleuetière, pourvoirie);
- nommer de nouvelles réalités (par exemple: aluminerie, baladodiffusion, pourriel, téléavertisseur);
- éviter un emprunt à l'anglais (par exemple: clavardage, décrocheur, dépanneur).
Ce sont aussi des mots auxquels nous avons attribué de nouveaux sens pour nommer une nouvelle réalité (par exemple: babillard au sens de «tableau d'affichage», décrochage (scolaire), huard au sens de «dollar»).
Les québécismes d'emprunt
Un des rameaux regroupe les mots que nous avons empruntés principalement à l'anglais mais aussi aux langues amérindiennes et inuites ainsi qu'à d'autres langues.
Les emprunts à l'anglais appartiennent principalement aux domaines politique, juridique, économique et sportif, (par exemple: les noms aréna, caucus, chiropraticien, coroner).
Les emprunts aux diverses langues amérindiennes sont principalement des noms de peuples amérindiens (abénaquis, algonquins, attikameks, hurons). Ce sont aussi des mots qui désignent des espèces de la faune ou de la flore du territoire (achigan, atoca, carcajou, caribou, maskinongé). Ce sont aussi des gentilés dérivés de toponymes amérindiens (abitibien, maskoutain, rimouskois, shawiniganais).
Enfin, les emprunts à des langues étrangères servent principalement à désigner des spécialités culinaires étrangères qui ne sont pas dénommées en français (fattouche, pita, souvlaki, taboulé).
Racines et rameaux
Ces mots qui nous appartiennent en propre témoignent à la fois d'une fidélité aux formes françaises des débuts de la Nouvelle-France, d'une vitalité et d'un dynamisme étonnants par la conception de néologismes, de nouveaux mots pour nommer les nouvelles réalités plutôt que par le recours aux mots de langues étrangères, d'une réticence certaine à emprunter des mots directement à l'anglais, sauf dans les cas où le contexte politique, juridique ou économique le requiert expressément.
Ce bel arbre du français du Québec, qui fait preuve d'un si grand entêtement et qui étend de toutes parts ses racines profondes et ses rameaux innombrables représente le profond attachement des Québécois à leur langue. Il nous revient de l'entretenir soigneusement, de l'élaguer, si besoin est, d'en assurer la croissance et la préservation, de le faire découvrir à nos enfants et aux enfants de nos enfants afin que tous en aient la pleine maîtrise et qu'ils puissent concourir à leur tour à sa pérennité.
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Marie-Éva de Villers, Directrice et chercheuse agrégée à la direction de la qualité de la communication de HEC Montréal


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