Un marché de dupe : parallèle avec l'expérience de la télévision publique

L'argent du câble à Quebecor et celui de l'assurance maladie privée à Power !

Chronique de Louis Lapointe

Ce que nous propose ni plus ni moins Claude Castonguay, c'est d'utiliser l'argent du public pour financer la construction d'un réseau de santé privé. La RAMQ, en devenant demanderesse de services sans égard aux pourvoyeurs de services publics ou privés, financera le service le plus efficace, qu'il soit public ou privé. Dans une telle perspective, nous pouvons déjà faire le pari que les cliniques et hôpitaux du secteur privé gagneront la partie, car ils pourront compter sur une source de financement supplémentaire, l'assurance maladie privée.
Un parallèle
D'ailleurs, nous pouvons dès à présent faire un parallèle avec l'expérience secteur de la télévision où l'argent du public a servi de bras de levier pour enrichir les resquilleurs d'argent public. Les vraies raisons de la disparition progressive de la télévision publique au Canada sont inscrites dans le célèbre rapport Sauvageau. Ce Claude Castonguay de la télévision canadienne suggérait un financement public du secteur privé. 25 ans plus tard, on en a fait une opération apparemment rentable. Après avoir tout fait pour déshabiller la télévision générale, on prétend aujourd'hui qu'il est plus rentable de faire de la télévision dans le secteur privé et subventionné de la câblodistribution, un secteur qui n'aurait jamais existé sans l'argent du public, que de la télévision générale.
Nous pouvons d'ores et déjà imaginer ce qui se passera dans le très lucratif domaine de la Santé. Dans 25 ans, des illusionnistes comme le CIRANO prétendront qu'il est plus rentable de se faire soigner dans le secteur privé de la Santé. Pendant ce temps, comme c'est le cas pour les «producteurs» du secteur du cinéma et de la télévision, les «pourvoyeurs de services de santé privés» et les compagnies d'assurances se rempliront les poches, sans aucun risque financier, grâce à l'argent des contribuables englouti dans l'assurance santé privée.
Quelle concurrence déloyale ?
Depuis la mise en application des conclusions du rapport Sauvageau, la télévision générale, surtout la SRC, n'a cessé de se dégrader au profit des canaux spécialisés du câble. Le CRTC a soutenu cette dilution grandissante prétextant que les services qui ne sont plus à la télévision générale par ondes existent toujours, puisqu'ils sont maintenus sur les postes spécialisés du câble. On peut s'attendre à des conclusions semblables de la part des demandeurs de services de santé. Pourquoi supporter deux réseaux en concurrence alors qu'on peut obtenir des services en commandite grâce aux cliniques privées qui ont l'apparent avantage de jouir d'un meilleur financement, ce qui leur permet d'offrir des services de pointe plus rapidement aux clients?
Comme dans le cas de la détérioration de la télévision générale qui a été amplifiée par le transfert d'une partie des subventions de la SRC et de l'ONF vers des producteurs privés, comme le suggérait le rapport Sauvageau au début des années 80, nous assisterons au même phénomène dans le secteur de la santé. À l'image de ces producteurs qui vendent avec profits leurs productions subventionnées aux diffuseurs privés du câble qui utilisent ces émissions subventionnées comme bras de levier pour recevoir de généreuses redevances en plus des revenus de publicité, nous verrons les pourvoyeurs ramasser les mandats de la RAMQ grâce à l'avantage concurrentiel que leur procure l'assurance maladie privée. Pourtant, comme dans le cas de la télévision privée qui n'a de privée que le nom, tous les risques seront pris avec l'argent de nos impôts et de nos contributions personnelles au régime d'assurance privée, à la différence que la plus-value ne sera pas réinvestie dans les services, mais servira plutôt à enrichir les pourvoyeurs et assureurs. Parmi ces assureurs et pourvoyeurs, on peut compter sur la présence de la société Power qui fourbit ses armes depuis plusieurs années afin d'être la mieux positionnée lorsque le grand jour arrivera. L'argent du câble à Quebecor et celui de l'assurance maladie privée à Power !
Un malheureux exemple
L'expérience malheureuse de la télévision publique doit servir d'exemple et nous alerter, car elle nous permet, par analogie, de faire des projections quant aux conséquences qu'aura à long terme la création d'un réseau parallèle de santé privé, supporté par un demandeur de service, la RAMQ, dont les subsides publics deviendront un bras de levier permettant aux pourvoyeurs de s'enrichir grâce à l'assurance maladie privée à laquelle n'auront pas accès les hôpitaux publics.
Dans quelques années, on prétendra que les services de santé privés seront plus rentables et correspondront mieux aux attentes du public que ceux offerts par les services publics qui seront encore plus lamentables qu'ils ne le sont aujourd'hui, faute d'un financement adéquat. De la même manière qu'on a laissé tomber la télévision publique générale, on laissera tomber le secteur public de la santé.
Il n'y aura alors plus personne pour questionner le coût des assurances privées et les profits générés, comme il n'y a plus personne qui conteste aujourd'hui le coût du câble et le partage des redevances. Il n'y aura plus personne pour contester le ticket modérateur comme il n'y a personne pour remettre en question l'abandon de la retransmission de la télévision publique par ondes.
Pas d'argent, pas de TV ; pas d'argent, pas de santé... On pourra alors ranger nos cartes-soleils avec nos oreilles de lapin.
Louis Lapointe
Brossard
publié dans Le Devoir du 31 mai 2007

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Chroniqueur et avocat à la retraite, l'auteur a été directeur de l'École du Barreau du Québec, cadre universitaire, administrateur d'un établissement du réseau de la santé et des services sociaux et administrateur de fondation.





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