Un homme libre

Si le peuple du Québec veut un jour toucher le pays de la liberté, il devra continuer à chercher, dans l’amitié et non dans la confrontation, les exigences du nouvel ordre espéré.

Tribune libre 2008


«La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement et
c’est pourtant la plus grande de nos misères.»

Blaise Pascal - Extrait de Pensées
***
Qu’est-ce qu’un homme libre dans un Québec qui aspire à le devenir? Est-ce
possible de faire naître un nouveau pays lorsque la masse correspond
généralement à de l’humain dégradé? L’éducation de la masse est difficile,
voire impossible. Seule la personne est éducable. La masse est
essentiellement «fanatisable». Soumise aux techniques d’avilissement que
sont les outils de la propagande, l’homme perd son essence et n’arrive plus
à penser, à réfléchir sur ce qui pourrait tisser les liens qui le feraient
vivre harmonieusement dans une société équilibrée.
L’homme occidental me semble en agonie. Il ne sait plus faire un bon usage
des puissances qui le constituent. Que devient la liberté – l’homme libre –
dans un monde où l’homme, parvenu à un certain niveau de conscience, est
embrigadé plutôt que réfléchi, emporté par les courants populistes plutôt
que luttant contre eux?
La masse est assimilée au monde des choses. Choses que les plus habiles
arrivent à tordre, à manipuler, à tromper. L’homme libre n’appartient pas
entièrement au monde des choses. Il les transcende. Est attiré par elles.
Ce monde spirituel est l’apanage de l’homme libéré. Là se trouve son
royaume. Son habitacle. Personne ne peut le violer. Il détient une clé
d’entrée, mais par l’intérieur.
Il y a des libertés perdues qu’il est difficile par la suite de recouvrer.
L’histoire est remplie de ces libertés abandonnées, lâchement laissées sur
la route, reniées pour un plat de lentilles. Notre histoire collective
n’échappe pas à ces rejets inconscients ou malhabiles. Pour retrouver les
sentiers ardus et difficiles de la conquête de soi-même, il faut arpenter,
chaque jour, les sentiers marqués d’une une solide et constante éducation.
Le salut individuel ou collectif passe par le frottement constant à toute
la réalité.
L’homme, perdu dans la masse, ne peut prendre ces chemins altiers. Il se
contente de slogans creux, de propos mi-vérités, de courants impétueux et
faciles qui le portent vers la perte de son autonomie, l’inconscience face
à ses responsabilités, la disparition des engagements nécessaires.
L’homme occidental – l’homme québécois – vit présentement une véritable
crise métaphysique. Il croit que tel ou tel aménagement social ou
politique, voire institutionnel, va suffire à apaiser l’inquiétude qui
surgit du fond de lui-même. La liberté, par exemple, qui est la
caractéristique de toute vie humaine, n’est pas quelque chose qui court
dans les rues. Le peuple n’est pas plus libre que les libertés conquises
dans chacun des citoyens. On peut bien rêver d’un pays : mais si le pays à
faire n’est pas plus fraternel, humain, solidaire que celui qu’on veut
quitter, à quoi cela peut-il bien servir? Si on doit quitter pour le simple
plaisir de quitter et reproduire le même modèle qui ne satisfait plus, à
quoi peut bien servir ce type d’opération?
Pour réaliser l’être humain, il faut creuser au fond du cœur de chacun.
Pour le changer, l’améliorer, le métamorphoser. Pour réaliser la liberté
collective, il faut creuser l’histoire. Le philosophe, s’il était fidèle à
sa mission, devrait combattre directement les forces sournoises qui tendent
toutes vers la neutralisation du passé, et dont l’action conjuguée consiste
à susciter l’insularisation de l’homme contemporain. Et le regard vers le
passé doit à la fois permettre de reconnaître ce qui a été beau et vrai
dans l’histoire comme ce qui a été moins beau et faux. Il est important de
tout se dire à nous-mêmes si on veut faire différent et autrement. Noircir
le passé permet à plusieurs de se montrer plus blancs que neige et tomber
souvent dans l’inaction.
Un exemple percutant. La haine du fédéralisme n’engendre pas
automatiquement la naissance de l’indépendantisme. Le mépris des personnes
n’affichant pas la même enseigne politique, passager ou permanent, ne
produit pas l’apparition d’une nouvelle inscription dans le camp adverse.
Le plus grand défaut de notre peuple est sans doute celui-là : celui qui
n’est pas avec nous est contre nous. Celui qui ne partage pas un point de
vue est nécessairement un ennemi à abattre. S’il fallait dresser les
défauts des colonisés français d’Amérique, le mépris viendrait en première
place. En second, la difficulté d’admettre ses travers, l’acceptation de
ses échecs collectifs.
L’Internet permet d’opérer, en vase clos et en communications
souterraines, ce genre de climat. Les partisans de l’indépendance du
Québec, par exemple, doivent bien plus chercher à expliquer à leurs
concitoyens, les bienfaits de leur thèse qu’à chercher comment et
uniquement comment, le système les a trompés. Pour ce faire, la rencontre
fraternelle et conviviale de chacun vaut mieux que bien des courriels qui
assomment, démobilisent, renvoient les plus fervents au silence imposé.
Si le peuple du Québec veut un jour toucher le pays de la liberté, il
devra continuer à chercher, dans l’amitié et non dans la confrontation, les
exigences du nouvel ordre espéré. Si le Québec avait un Gandhi, parcourant
les routes de la terre laurentienne, sans compte de dépenses, uniquement
revêtu de l’appel à la solidarité et au vouloir vivre ensemble
différemment, les réalités se modifieraient d’elles-mêmes. A la place des
dons généreux et sans retour, il se paie, constamment, des fabricateurs
d’illusions, des marchands de rêves inexpliqués et irréalisables.
La liberté des peuples est aussi difficile à atteindre que la liberté
personnelle. Il ne suffit pas d’avoir à choisir entre ceci et cela. Il
faut, définitivement, démontrer qu’il faut faire ceci plutôt que cela. Et
c’est en le faisant, collectivement, que ce qui doit être, apparaîtra tout
naturellement. Il semble, que dans le ciel bleu du Québec, aucun homme
libre, aucune femme libre ne soit à l’horizon, pour amener avec lui, un
peuple à la nuque raide, qui aime davantage le confort et l’indifférence
que le roc solide du pays à libérer.
Nestor Turcotte

Matane
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5 commentaires

  • Archives de Vigile Répondre

    25 août 2008

    Monsieur Michel G,
    J'ai donné ma vie pour la cause de l'INDÉPENDANCE DU QUÉBEC. Il y a un abîme entre le discours, à l'origine de la cause et ce qui se passe aujourd'hui. Le PQ est incapable de reprendre l'initiative. Il met lui-même le couvercle sur la flamme qui mijote dans la braise. De plus, il semble aimer cela...
    Le Bloc en fait autant. Il dénonce. Comme il ne pourra jamais gouverner, on commence à le trouver redondant. Comme il ne veut plus les libéraux au pouvoir; comme il ne veut pas les conservateurs-dinosaures itou, alors il veut quoi? Un nouveau gouvernement minoritaire conservateur. Alors, pourquoi dépenser de l'argent pour faire des élections? On l'a déjà ce gouvernement minoritaire conservateur. Les bloquistes veulent des élections, tout simplement pour augmenter les pensions de ces députés qui sont contre le régime mais qui en profitent largement.
    Au PQ, comme on a mis l'indépendance au congélateur, on reprend le refrain de René Lévesque de 1976: un bon gouvernement. Des gestes de bonne gouvernance. Je suis assez vieux pour vous dire que ce film a déjà été à l'affiche et que ça ne m'intéresse pas de le voir une autre fois. On connaît le résultat...

  • Michel Guay Répondre

    25 août 2008

    Contrairement à ce que vous dites le fait de dénoncer les nombreux crimes des fédéralistes contre la nation québecoise ne constitue pas un mal pour l'indépendance .
    Une libération nationale ne se construit pas seulement par la positive mais se construit aussi par la négative si nécessaire .
    Et le fait de nous attaquer à ce faux système fédéraliste royaliste anti démocratique canadian ne peut que servir notre marche vers l'indépendance vers notre libération décolonisation , donc permettre notre Nation Québecoise et susciter notre ouverture au monde donc fonder notre pays francophone LE QUÉBEC

  • Jacques Bergeron Répondre

    17 juillet 2008

    Le plus mauvais service à rendre à un esclave est de lui dire qu'il souffre de tous les maux. Ce ne sera jamais ma façon de voir les choses. Pour libérer un peuple,il faut le rendre fier de ce qu'il est! Le rendre fier de ses ancêtres et arrêter de lui dire comment agir ici et là.Le convaincre qu'il a toutes les qualités, tout en sachant que c'est loin de toujours être vrai. Lui dire que les ennemis de son idéal sont ses varis ennemis, ceux qui lui ont interdit de se donner un pays en volant le référendum de 1995,alors que les électeurs du Québec avaient voté «massivement» pour le «OUI» ce soir d'octbre.Nous devons dire à ce peuple que n'eut été des Politiques , des Intellectuels et de ceux qui admirent les ennemis du Québec, ces gens qui craignent l'indépendance, ce pays serait libre puisque ses dirigeants, sachant ce qu'ils savaient, auraint déclarer l'indépendance du Québec, quitte à se voir constester ce fait devant les nations unies là où ils auraient pu démontrer la justesse de leur décision.Mais comme aucun de ces Politiques, pas plus que les «intellectuels de Montréal, de Québec et d'ailleurs au Québec, n'ont pas eu le courage d'agir, il faut bien reconnaître que «l'Indépendantiste» capable de mener son peuple vers la terre promise de l'idéal du pays indépendant recherché n'est pas né.Voilà pourquoi, en attendant ce messie de l'indépendance, les Québécois doivent conserver leurs armées de députés indépendantistes, tant à Québec qu'à Ottawa afin d'enlever toute liberté d'action à nos ennemis en territoire québécois.Conserver l'espace politique du Québec doit être le souci de tous les «indépendantistes» en attendant que «naisse» le Philosophe» recherché capable de convaincre,encore une fois son peupl( puisque le référendum de 1995 fut volé) du bien-fondé de l'indépendance du Québec pour la langue de son peuple et de la culture qui lui est inhérente, de son économie et de son développement social et dans toutes les sphères de sa vie. D'ici ce jour, «Rendre le peuple fier» devrait être l'idéal à promouvoir.

  • Archives de Vigile Répondre

    13 juillet 2008

    Félicitations pour votre texte M. Turcotte !
    Vos propos me rejoignent sur plusieurs points.
    Les Québécois sont ce qu'ils sont. Ils évoluent, comme d'autre peuples, pas toujours dans la bonne direction, mais la vie est ainsi faite : Chaque nouvelle bonne chose en apporte une mauvaise : le Yin et le Yang. Si on ne peut les changer vaut bien mieux les accepter...pour notre santé.
    Respecter les autre points de vue de ses compatriotes québécois à la place de les rabaisser ne peut être perdant à la longue.

  • Jean-François-le-Québécois Répondre

    11 juillet 2008

    Cher M. Turcotte,
    Merci pour ce texte. Vous avez pondu quelque chose de soigné, de réfléchi, et de plein d'espoir, je pense.
    Maintenant, permettez-moi de ne pas être d'accord sur tout. En fait, je ne suis pas sûr par où commencer exactement...
    Bien que vous ayez identifié plusieurs choses qui affligent notre population, aujourd'hui, parmi lesquelles des indidvidus se souciant surtout de leur petit confort personnel, et manquant de vision globale, d'idéaux, et semblant peu à peu perdre leur capacité de penser par eux-mêmes, quand vous en venez à parler du peuple québécois, de façon plus spécifique, là j'ai l'impression que vous parlez d'un autre peuple, que celui que je connais (et auquel j'appartiens).
    Par exemple, quand vous dites que nous sommes peu enclins à reconnaître nos torts, à admettre nos échecs passés... Écoutez, les Québécois sont pour beaucoup, d'emblée, des gens conditionnés à se dénigrer eux-mêmes; à croire que le gazon est toujours plus vert sur le terrain du voisin ; à rejeter leur propre culture, etc. Cela fut notamment, l'un des ingrédients du succès de Jeff Fillion et CHOI-FM, ici à Québec ; Fillion passait une partie de son temps à dire des choses telles que l'idée que nous étions des "pas bons", ou que le Québec était le "trou de cul de la Terre" (sic)... E5t ses auditeurs en redemandaient!
    Par ailleurs, vous parlez de cette idée, comme quoi l'un de nos principaux défauts serait que nous sommes catégoriques, que celui qui ne pense pas exactement comme nous devient vite notre ennemi (?!?) Monsieur, si les fédéralistes québécois sont des gens qui propagent l'idéologie qui vise notre assimilation, et ultimement notre DISPARITION, démographiquement, soit parce qu'ils ne comprennent pas les enjeux, soit parce qu'ils y trouvent un avantage (?), alors nous devons agir en conséquence. Et les décrire comme les "collabos" qu'ils sont. L'on peut se monter tolérant, magnanime même, mais jusqu'à un certain point, seulement! Et puis, il faut voir s'il y a vraiment une réconciliation possible, car l'enjeu, c'est ceci: nous pourrions à long terme, perdre notre langue, culturellement. Puis, démographiquement, être peu à peu remplacés par des gens venus d'ailleurs, sur cette terre sur laquelle nos ancêtres ont "bûché" si dur, et dans des conditions, tout sauf faciles (tout en subissant des séries d'humiliations).
    Autre chose: vu la difficulté, comme vous soulignez, de faire une sorte d'éducation, telle qu'une éducation politique, des masses, en cette époque, je pense que l'expression, sur le plus grand nombre de tribunes possibles, via tous les médias utilisables, du message le plus factuel, direct, "punché", sera la stratégie gagnante. Un débat d'ordre philosophique, presque, en cette période où les gens ont la durée d'attention si courte, et sont soumis à tant de facteurs de distraction, ça ne serait pas une façon de rejoindre assez de gens, je crois.
    tenons aussi compte du fait que la stratégie de non-violente non-collaboration de Gandhi, a fonctionné dans un contexte où son peuple à lui, n'était pas du tout minoritaire, en Inde.
    Comme j'ai dit, je respecte ce que vous décrivez dans votre propre texte ; c'est à la fois intelligent, et noble, monsieur Turcotte. Mais là, je crois qu'il est minuit moins cinq, et qu'il faut être direct, explicite, efficace! Surtout que les forces visant notre pure et simple assimilation, elles, sont déjà en train de réécrire notre histoire, en cette saison d'été 2008.
    Cordialement vôtre,
    Jean-François D. B.
    Québec