Qui a peur de Mario Dumont?

Par Pierre R. Desrosiers

ADQ - De l'identité à l'autonomisme - La souveraineté confuse



Les piaillements de poules effarouchées qui ont accueilli, chez la plupart des intellectuels dits sociaux-démocrates, l'arrivée du renard de l'ADQ ne sont pas sans faire sourire. Sociologues, psychologues, politologues, futurologues et autres amateurs de blogues se fendent tous de scénarios catastrophe à l'idée terrifiante d'une montée de «la droite». On évoque même, ultime fantasme d'horreur, un retour de Maurice Duplessis (après tout, les deux hommes n'ont-ils pas les mêmes initiales?).

Il faudrait peut-être respirer par le nez. Dumont n'est pas au pouvoir. Et il devra, s'il veut l'être, se ranger vers le centre. Ce qu'il a promis en campagne électorale ne compte pas. Pourquoi serait-il plus attaché à ses promesses que ne l'ont été libéraux et péquistes, d'autant qu'il savait fort bien qu'il ne deviendrait pas, cette fois-ci, premier ministre? Toujours réaliste, Michel C. Auger l'a fort bien compris: Dumont a fait ce qu'il fallait pour être élu, ce qui est le but de tout politicien. S'en trouve-t-il un autre qui ait agi autrement?
Les sarcasmes qui pleuvent depuis son ascension rappellent étrangement les réactions d'horreur qu'avait provoquées, chez les bien-pensants de l'époque, l'élection de Daniel Johnson en 1966. Alors plus jeune ministre de l'Union nationale, Johnson s'était attiré (probablement par ses frasques) le surnom moqueur de Danny Boy.
Les gens de ma génération se souviennent des caricatures de Normand Hudon qui le dépeignaient en cow-boy dans des situations hilarantes et ridicules. Lorsque, devenu chef du parti, il battit Lesage à la veille de l'Expo 67, les gens bon chic bon genre déchirèrent leur chemise: c'est cet hurluberlu qui accueillera en notre nom le monde entier à l'Expo? Or cet homme, qui avait plus de classe que toutes les enflures de Lesage, fut un grand premier ministre. Il combattit Trudeau lors d'une célèbre conférence fédérale-provinciale et donna un nouvel élan à un ministère de l'Éducation qu'il avait pourtant promis, en campagne électorale, de démanteler. Auteur d'un livre célèbre intitulé Égalité ou indépendance, c'était un réaliste. Pourquoi pas Dumont?
L'évocation de Duplessis-épouvantail est encore plus comique. Je me suis demandé, en lisant le texte de Vadeboncoeur dans Le Devoir, si l'auteur est conscient de ce que Duplessis, pour quiconque a moins de soixante-cinq ans, c'est comme Samuel de Champlain ou Vercingétorix: un nom sur la page d'une histoire ancienne. Redouter son retour, c'est vouloir mener de vieilles batailles dans une guerre nouvelle. Mais il y a plus sérieux. Car les mots ont toujours un sens et d'aucuns évoquent, contre Dumont, le spectre de la «Grande Noirceur».
Le spectre de la Grande Noirceur
La Grande Noirceur est un mythe né avec l'accession au pouvoir de la génération venue au monde pendant et après la guerre. Arrivée à maturité dans les années 1960, cette génération a implanté l'idée que le Québec était né avec la Révolution tranquille. Avant, il n'y avait rien; après, il y eut tout. On songe à la Genèse. Et, bien entendu, ce qu'il y avait avant, c'était le vide, le tohu-bohu, l'absence, l'obscurantisme, en un mot: la noirceur. Ce simplisme, qui a encore cours, fait fi de tout ce qui avait précédé et rendu possible l'accession du Québec à la modernité, notamment le régime Duplessis. Prière de ne pas hurler.
Duplessis prend le pouvoir en 1936, en pleine crise économique. Le Québec dont il hérite est peu scolarisé, entièrement dominé par la grande entreprise anglo-américaine et soumis à une Église parfaitement triomphante. Québec est un village, Montréal une ville anglaise et les campagnes n'ont pas l'électricité. L'Union nationale est corrompue, mais pas davantage que le Parti libéral qui régnait depuis 40 ans. Durement réprimée, la contestation est disséminée, parfois souterraine: syndicats, Radio-Canada, Le Devoir en 1959, les sciences sociales de Laval, etc. Mais les conditions ne sont pas mûres. Il faudra la télévision, née en 1953.
J'aime bien lorsque les sociologues se penchent, après Hegel et Marx, sur les «situations objectives», c'est-à-dire sur les phénomènes sociaux qui se manifestent par eux-mêmes, hors de toute volonté des individus. Ainsi analysé, le régime Duplessis a produit trois conditions essentielles à la révolution qui allait suivre, portée par l'arrivée des baby-boomers.
- En systématisant le «patronage», Duplessis a créé une des premières vagues de «millionnaires de village», dont les enfants allaient largement former, contre leurs parents, la Fédération libérale du Québec. Ce patronage pourrait aussi se nommer, dans un contexte de décollage économique, un simple «protectionnisme».
- En couvrant l'Église d'honneurs et, surtout, de subventions, le régime l'a peu à peu dépossédée de ses pouvoirs et de ses institutions en matière d'enseignement et de santé. Duplessis a littéralement étouffé le clergé sous un amoncellement de dollars et rapatrié au sein de l'État l'éducation et le système hospitalier. Ne restait plus alors au clergé qu'une coquille vide, ce dont allait se défaire la génération suivante.
- En imposant une quinzaine de budgets équilibrés consécutifs, le régime a rendu au Parti libéral de 1960 un État sans dette et sans déficit. Tout ce qui s'en est suivi -- fonction publique, ministère de l'Éducation, assurance-santé, etc. -- n'aura été possible que par l'énorme capacité d'emprunt ainsi dégagée.
Il y a donc, objectivement, une continuité toute naturelle entre un régime qui créait spontanément et inconsciemment les conditions du décollage économique (et tous ces régimes sont autoritaires) et une prétendue «révolution» qui n'était, finalement, que la mise à niveau d'un donné social global.
Il est certain, en revanche, que le régime Duplessis a retardé le Québec à bien des égards, particulièrement dans les années 1950. Peut-être s'est-il alors créé au Québec un tel sentiment d'urgence que le décollage économique et social devait obligatoirement adopter le modèle technocratique, l'État étant le seul à pouvoir assumer cette mutation. En ce sens, libéraux et péquistes ont tour à tour produit et reproduit, depuis les années 1960, ces mesures dites «mur à mur» qui ne conviennent plus à une société saturée d'une standardisation jadis nécessaire et désireuse de retrouver ses particularismes.
Parce que notre population est désormais scolarisée et que la société civile est forte et multiple, la transformation du «modèle québécois» évoquée par l'ADQ ne sera pas une destruction mais une simple et nécessaire adaptation. Un de mes vieux maîtres avait coutume de dire: «La société est comme l'individu: pour avancer, on pose le pied droit, puis le gauche, puis le droit. Sinon, on tombe en pleine face.»
Pierre R. Desrosiers, Traducteur


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