Quand c'est fini...

Voilà que Nicolas Sarkozy semble entendre raison. Peut-être a-t-il tout simplement redécouvert une vieille règle d'or de la politique: «If it works, don't fix it!»

France-Québec : fin du "ni-ni"?

Quand c'est fini, n-i-ni-ni, ça recommence», disait une chansonnette écrite quelque part à la fin des années 50. Sur une mélodie délicieusement kitch, le grand Léo Ferré ironisait gentiment sur ces rengaines commerciales, ces «chansons-sirop», qui commençaient déjà à tout envahir. Ne me demandez pas pourquoi, en assistant hier soir à la remise de l'ordre de chevalier de la légion d'honneur à Céline Dion sous les lambris de l'Élysée, j'avais dans la tête cette ritournelle d'un vieil anarchiste qui avait incidemment refusé... la légion d'honneur. Peut-être parce que le poète d'Avec le temps a su capter avant tout le monde l'esprit d'une époque qui a simplement remplacé les juke-boxes par des lecteurs mp3.
Si j'ai fredonné cette chanson toute la semaine, ce n'est pourtant pas à cause de Céline Dion. La raison est autrement plus banale. C'est qu'on a beaucoup parlé «ni-ni» cette semaine à Paris à la suite de la visite de Jean Charest en France. On en a tellement parlé que, lorsque le premier ministre est sorti rayonnant de l'Élysée lundi dernier, presque tout le monde semblait sur le point d'y perdre son latin tant le dossier paraissait embrouillé.
En écoutant Jean Charest expliquer que rien dans les propos de Nicolas Sarkozy ne laissait croire à une reformulation de la relation entre Paris et Québec, les correspondants se sont demandé un instant s'ils n'avaient pas rêvé depuis quelques semaines. Depuis que l'ancien premier ministre Jean-Pierre Raffarin avait vendu la mèche en affirmant que, dans l'entourage du président français, on cherchait une nouvelle formule pour définir les rapports complexes qui unissent Paris, Québec et Ottawa.
Peut-être au fond avions-nous imaginé les propos du délégué général du Québec en poste à Paris, Wilfrid Licari, lorsqu'il confirmait à la presse: «On cherche une nouvelle formule. Pas seulement Nicolas Sarkozy. Nous aussi.» Comment reprocher alors aux mêmes gratte-papier d'avoir, à tort ou à raison, perçu dans le discours prononcé en Normandie par Nicolas Sarkozy, le 8 mai dernier, une nouvelle inflexion plus canadienne que québécoise lorsqu'il a placé sur un strict pied d'égalité les amitiés de la France avec le Canada et le Québec?
Comme de fait, c'est hier, sous les lustres de l'Élysée, après trois semaines de controverse et après avoir subi les nombreuses pressions de son entourage, que le président français est finalement revenu sur ses paroles de Normandie. Devant une Céline Dion pas du tout au fait de la polémique, il a affirmé que la France ne traitait plus le Canada et le Québec sur un pied d'égalité, mais que si les Canadiens étaient des «amis», les Québécois étaient des «frères». La formule n'était pas de lui, mais d'Alain Juppé. Qu'importe, puisque Nicolas Sarkozy semble revenu hier à un discours plus traditionnel dans la droite ligne de la politique de «non-ingérence» et de «non-indifférence» que suit la France depuis 30 ans.
Avouons-le, à Paris depuis trois semaines, on se perdait en conjectures sur les raisons qui auraient pu justifier un changement de politique. Et pour tout dire, personne n'en croyait ses oreilles. À gauche comme à droite, tous ceux qui s'intéressent aux relations de la France avec le Québec et le Canada jugent en effet que la formule actuelle permet à Paris d'avoir des relations aussi étroites qu'elle le désire avec Ottawa. Ce dont ne se sont d'ailleurs jamais gênés les prédécesseurs de Nicolas Sarkozy, comme Jacques Chirac.
Car, contrairement à ce que disait Jean Charest à Paris lundi dernier, la célèbre formule inventée par l'ancien ministre de Charles de Gaulle Alain Peyrefitte ne s'explique pas par un «environnement où le Québec avait un référendum sur son écran-radar». Certes, la formule est née officiellement après la première victoire électorale du Parti québécois. Mais rien, en elle, n'évoque en France la souveraineté du Québec. C'est pourquoi elle rallie aussi bien ceux qui souhaitent l'indépendance du Québec que ceux qui ne la souhaitent pas.
La formule a fait l'affaire d'un Valéry Giscard d'Estaing qui s'était lui aussi voulu, un temps, l'ami de tous. Elle n'a pas été modifiée par François Mitterrand qui n'avait pas le moindre atome crochu avec la souveraineté du Québec. Et elle s'est maintenue sous Jacques Chirac qui est finalement devenu, après quelques accrochages, le meilleur ami de Jean Chrétien.
Qu'on le dise comme on voudra, sans le préjugé favorable que la France exprime à l'égard du Québec depuis 40 ans, quitte à irriter Ottawa, notre place en politique étrangère se réduirait à presque rien. Pensons à la colère de Pierre Trudeau lorsque, dès 1968, la France invitait pour la première fois le Québec à participer à une conférence des ministres francophones de l'Éducation à Libreville. Pensons à François Mitterrand qui, dans les années 80, avait bloqué le premier sommet des pays francophones en attendant qu'Ottawa et Québec se mettent d'accord. Pensons aux invitations de Paris qui ont permis au Québec de participer à des réunions internationales sur la diversité culturelle.
La semaine dernière, Alain Juppé a parfaitement exprimé le consensus français en affirmant que les Québécois sont plus que des amis, ce sont des frères. À l'autre bout du spectre politique, l'ancien premier ministre Michel Rocard disait lui aussi à peu près la même chose. Voilà que Nicolas Sarkozy semble entendre raison. Peut-être a-t-il tout simplement redécouvert une vieille règle d'or de la politique: «If it works, don't fix it!»
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crioux@ledevoir.com


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