Pour une responsabilité éditoriale à l'égard de la langue

Par Giovanni Calabrese

2005


mercredi 26 janvier 2005
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Agora: Les problèmes de langue ne viennent pas des analphabètes, mais de ceux qui écrivent
Le texte qui suit a été présenté dans le cadre de la rencontre annuelle de l'Association nationale des éditeurs de livres en septembre 2004. J'ai pensé que ma brève réflexion ne serait pas mal venue dans le contexte actuel du débat sur la langue qui a été publiquement relancé en janvier dans ce journal.
Je me propose de vous parler de langue. Nous ne discutons pas souvent de langue. Un ami éditeur à qui j'ai confié mon intention d'aborder ce thème, aujourd'hui, en m'adressant à des collègues, m'a raconté que, dans le milieu, la question avait été mise sous le boisseau il y a longtemps et que plus personne n'avait envie d'en débattre à nouveau, sauf pour raviver de vieilles animosités. Ce n'est pas mon intention. Mais il est vrai qu'au Québec, en effet, la question est forcément délicate sinon empoisonnée.
Je trouve dommage, en tout cas, que les éditeurs n'interviennent pas plus souvent sur la place publique en cette matière, alors qu'ils sont au coeur du processus de reproduction, d'innovation et de normalisation de la langue. Je pense qu'une part importante de leur responsabilité culturelle et sociale se trouve là et que, par conséquent, il faut en prendre conscience et être capable d'y faire face. [...]
La langue est au coeur du travail éditorial, elle est la matière première sur laquelle il porte. Mallarmé disait que ce n'est pas avec des idées qu'on fait des poèmes, mais avec des mots. Il en va de même pour les livres, qui sont, pour l'essentiel, des oeuvres de mots. Mais pas n'importe lesquels ni dans n'importe quel ordre, et c'est cela qu'il faut bien comprendre pour mesurer la responsabilité éditoriale à cet égard.
Un rôle actif
On peut certes avoir l'impression que l'éditeur n'est qu'un serviteur, d'un côté, de l'auteur, dont il respecte la parole; de l'autre côté, des organes de codification (dictionnaires et grammaires, conseils et académies de la langue), dont il applique les règles, et qu'il n'a en somme qu'un rôle, disons, passif. [...]
En réalité, le travail de l'éditeur consiste à faire interagir code et parole, à les modifier l'un par l'autre et, inversement, à faire accéder une parole à l'espace linguistique commun et à ouvrir cet espace à l'originalité d'une parole. [...] Pratiquement, cela signifie que, parfois, nous convenons de corriger la langue par la parole de l'auteur -- et nous laissons passer néologismes, nouvelles tournures et même des formes qui sont explicitement rejetées par le code --; parfois nous nous servons du code pour corriger la parole de l'auteur -- et nous rattrapons fautes orthographiques et erreurs grammaticales, supprimons les tournures non idiomatiques, etc.
La langue est précisément le résultat, toujours provisoire et jamais homogène en chacun de ses instants, de l'ensemble de ces choix, qu'on appelle également l'usage. Dans ce sens, et pour donner à l'idée une tournure ambitieuse ou provocante, je suis porté à dire que c'est l'éditeur -- ou peut-être plus exactement : l'instance éditoriale -- qui, à travers les choix linguistiques qu'il fait : corrigeant ceci mais pas cela, cautionnant tel mot mais pas tel autre, c'est le travail éditorial, donc, qui constitue finalement la langue dans notre civilisation de l'écrit.
Regardez d'ailleurs un dictionnaire. Dans le Robert, notamment, on met à côté des mots une date. Que signifie cette date ? Eh bien, c'est la date de la première attestation écrite du mot. Dans notre civilisation de l'écrit, l'oral ne vaut rien pour décrire ou pour révéler l'état de la langue. L'usage, l'état d'une langue, c'est en fait ce qui, en chaque instant, est attesté par écrit, rendu public, publié. C'est-à-dire ce qui est passé par une instance éditoriale.
Bien entendu, de nos jours, les instances éditoriales sont nombreuses, aussi nombreuses peut-être qu'il y a de gens qui savent écrire ou qui croient le savoir et qui le prouvent. Et c'est grâce à tout ce beau monde que, aujourd'hui, la langue change, évolue, se modifie, y compris, je veux dire, à travers des erreurs ou des confusions du code -- qui ne sont pas toutes, loin de là, le fait d'illettrés.
C'est ainsi que, exemple très ancien, l'«ierre» est devenu le «lierre», que «déodorant» a fini par supplanter «désodorisant», que «cunnilinctus» devient «cunnilingus» et que l'on retrouve des exemples tels «le lévier», «une avion», «maigre comme une échalotte» (avec deux «t» en prime) ou «brin de scie». Après tout, des instances éditoriales très autorisées ne sont-elles pas en train de cautionner possiblement, mettre de l'avant ou passer à l'histoire ? [...]
La schizophrénie du Québec
La question du choix linguistique est évidemment lancinante au Québec, où règne une double schizophrénie, entre l'oral et l'écrit d'une part, à l'intérieur même de l'écrit d'autre part.
En ce qui concerne le premier type, Jean Paré, le fondateur et ancien rédacteur en chef du magazine L'Actualité, disait que «le problème principal au Québec, c'est l'écart entre la langue écrite et la langue parlée, et cette différence s'accentue. En France, la langue de la vie courante n'est pas très éloignée de la langue écrite. Au Québec, il y a un abîme.» Et un ami éditeur me confiait récemment qu'il ne laisse passer aucun «sur la rue» dans les textes, mais qu'il emploie la formule couramment et qu'il ne la remarque même pas chez ses interlocuteurs.
Quant au second type de schizophrénie, je dirais qu'il est pour ainsi dire propre à la fonction éditoriale. Et il a des conséquences pratiques.
Un jour, il a été question d'une coédition avec un éditeur français. Comme l'auteur, lui-même européen, vivait au Québec, j'ai proposé que notre maison soit le maître d'oeuvre du projet. Nous serions en contact avec l'auteur, nous préparerions la copie, etc. Voilà ce que j'expliquais au téléphone à mon interlocuteur français. Hésitation. Il n'était pas sûr, quelque chose l'agaçait. Il dit : «Oui, mais vous savez, il y a quand même beaucoup de différences linguistiques entre vous et nous. Par exemple, vous dites "lutte à la pauvreté".» (Soit dit en passant, je ne dis pas «lutte à la pauvreté», il se trompait d'instance éditoriale...). Le projet a foiré.
On peut certes se moquer de cette réaction, accuser la mauvaise foi. Je crois qu'il y a un problème réel. Dans quelle langue devons-nous publier ? Quels mots, quelle syntaxe devons-nous adopter ? Car notre esprit travaille toujours avec au moins deux codes.
On peut illustrer cela par divers exemples. Ainsi, quand on dit dans un manuscrit que tel personnage habite au premier étage, on se demande : quel étage habite-t-il ? Et quand dans un texte d'ébénisterie il est question d'un meuble en cèdre, de quel bois est fait le meuble ? Et si les protagonistes dînent ensemble, à quelle heure mangent-ils ? Devant un manuscrit où il est question de ces choses, que fait l'éditeur ? Que doit-il faire ?
Dans l'édition du mois de juin du bulletin d'information de notre association, Tiré à part, notre collègue Daniel Desjardins, des éditions Ulysse, a fait paraître un article sur l'exportation [...]. À un certain point, il examine quatre aspects dont on doit tenir compte quand on pense à l'exportation d'un produit fini, dans notre cas le livre (le produit lui-même, le prix, le lieu où on vendra le livre et la promotion).
Ce qui a retenu mon attention, c'est une petite remarque concernant le produit. On lit : «Un éditeur devrait dès le début de la conception d'un livre l'imaginer en fonction des marchés d'exportation. En particulier, on aura intérêt à utiliser une terminologie neutre. Au lieu de "magasinage" ou de "shopping", on utilisera "achats".» [...] Tous ceux qui ont l'occasion de lire les manuscrits et de travailler les textes savent intimement toutes les petites décisions du même ordre qu'il faut prendre au cours du processus et qui finissent par être épuisantes et désespérantes. Travailler avec un double standard n'est pas idéal.
Intervenir
S'il m'est permis de terminer cet exposé sur quelques souhaits ou espoirs, je dirais tout d'abord qu'il nous faudrait, de manière générale, parler plus souvent et plus librement de langue. Si, de plus, ici et là, surtout chez les éditeurs qui en ont les moyens et l'expérience, on voyait apparaître quelque style book qui servirait de repère ou d'inspiration aux autres, ce serait encore mieux.
Je souhaiterais ensuite que, oui, on intervienne plus souvent pour dénoncer, encore et toujours, la mauvaise tenue, le mauvais état de la langue. J'ai ainsi parfois pensé qu'il faudrait bien finir par faire un sermon aux milieux de l'enseignement supérieur -- c'est de là que nous viennent beaucoup des manuscrits que nous recevons. Car les problèmes de langue ne viennent pas des analphabètes, mais de ceux qui écrivent eux-mêmes. Ce serait donc bien, je crois, que les éditeurs puissent rencontrer régulièrement des milieux types pour les sensibiliser aux questions linguistiques.
Je souhaiterais finalement que se tienne, tous les ans ou tous les deux ans, une rencontre internationale de réviseurs, correcteurs, rewriters et éditeurs pour faire le point sur l'état de la langue. Ces gens constitutifs de l'instance éditoriale travaillent dans l'ombre. Ce sont pourtant eux qui modèlent la langue. Il serait bon de les entendre. [...]
Giovanni Calabrese, Éditions Liber


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