Réplique à Lamberto Tassinari

On tire encore sur les intellos et sur le nationalisme québécois

Par André Baril

Livres - 2008

Quand il rend hommage [à Hubert Aquin (Le Devoir, été 1997)->12943] , Lamberto Tassinari m'étonne et m'enchante, mais quand il prétend que la question nationale empêche les gens de penser librement (Le Devoir, 24 juillet 2000), je ne sais plus si je dois rire ou pleurer...


Eh oui, Tassinari déplore, à son tour «l'absence des intellectuels sur la scène éthique et politique». C'est vraiment pas sérieux! je ne sais pas dans quel monde il évolue et j'ignore de quel temps libre et de quels moyens mentaux il dispose, mais moi, malgré ma bonne volonté, j'ai l'impression de manquer de temps pour écouter tout ce qui se dit (par exemple: Tassinari à l'émission radiophonique Passages, il y a quelques mois), pour lire tout ce qui se publie (la brique Jean-Marc Piotte, les derniers numéros de L'Action nationale ou de Relations, etc.), pour suivre les multiples débats politiques (je pense à celui qui a opposé Saul et Bouchard, par exemple), pour m'engager aux côtés des Françoise David, Hélène Pedneault...


Mais allons plus loin: en déplorant un soi-disant «silence des intellectuels», Tassinari gomme lamentablement la manière dont l'opinion publique se forme et se déforme dans la société contemporaine.


Il y a quelques décennies, les protagonistes du débat public avaient encore l'espoir de se persuader les uns les autres. Nous en étions à la première phase du tournant pragmatique. Nous avions enfin trouvé la pierre philosophale: l'humain règle sa vie par la communication. Les philosophes, les Américains en particulier, ont aussitôt annoncé la victoire de la démocratie. Mais oui, en reconnaissant se faire vivre par leurs propres activités de parole, les humains ne pouvaient que s'entendre mutuellement!


Aujourd'hui, cet optimisme a complètement disparu. Nous espérons plutôt nous libérer de ce que d'aucuns appellent la tyrannie de la communication. Et nous arborons fièrement les principes censés garantir notre lucidité: il n'y a plus de certitude, la seule pensée possible est une pensée de la complexité, les signes sont arbitraires, la logique du discours n'est qu'un autre masque de la rhétorique, les désirs sont irrationnels, la pensée se réduit au cerveau, la culture n'a pas de prise sur les passions humaines, les défenseurs de la culture classique sont arrogants, les Français ont perdu la guerre, etc., etc., etc.


Or, en pensant ainsi, tout ce que nous arrivons à faire, c'est de nous soustraire à la contrainte du partage du jugement, ce qui revient en fin de compte à ne plus penser du tout, car la nécessité de juger la vérité ou la fausseté de ce qui est dit ou pensé est précisément la seule façon de penser effectivement.


J'ai l'air de m'écarter du sujet, mais je suis seulement en train de décrire comment se déforme l'opinion publique dans les sociétés industrielles avancées, j'essaie seulement d'expliquer pourquoi 1'opinion règne sans gouverner: en nous soustrayant à la contrainte du partage du jugement, nous engendrons, bien malgré nous, un climat d'incertitude qui mine l'opinion publique et qui fait éclater tous les repères traditionnels, comme l'explique, depuis bientôt vingt ans, le philosophe français Jacques Poulain. C'est ce contexte d'incertitude, propre à notre génération, qui crée l'illusion selon laquelle il y aurait un soi-disant «silence des intellectuels». Je veux dire: la prise de parole n'a jamais été aussi libre, mais l'aptitude à l'entendre a été atrophiée.


Cela dit, j'en arrive maintenant à mon hésitation. La question nationale, dit Tassinati, empêche de penser. Entre nous, faut-il rire ou pleurer devant un tel réductionnisme?


En tout cas, sa déclaration nous reporte au temps où il était à la barre de Vice Versa, au temps où il rêvait, éveillé il va sans dire, de «sortir du cercle national» à l'aide d'un «triangle extraordinaire» reliant New York, Toronto et Montréal (Vice Versa, juillet 1995). A l'époque, cela m'avait fait drôlement rire.


Cette fois, cinq ans plus tard, Tassinari veut nous guérir du nationalisme québécois («ethnique», bien entendu) grâce au... fédéralisme, qui ne ferait selon lui, «que débuter». Le Québec, écrit-il encore, devrait «se tourner à nouveau vers le Canada,». Et pourquoi donc? Pour de très bonnes raisons: «c'est toujours le Québec qui possède la puissance de changer le pays entier»; le Canada «ne pourra que suivre», etc.


Sauf qu'il y a un petit hic. On aurait beau recevoir le message de Tassinari avec le plus vif intérêt, on ne serait pas plus avancé, car imaginez la réception de ce même message dans la communauté anglophone: c'est le Québec qui possède la puissance de changer le pays entier, le Canada ne pourra que suivre...


Tassinari serait très bien reçu, merci. Avec une brique et un fanal, oui... Sacré Tassinari, va!
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ANDRÉ BARIL
Secrétaire de rédaction à la revue Combats



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