Essais québécois

Pierre Falardeau : une job à faire

Falardeau a des tics qui peuvent irriter, mais il a surtout une vision originale, profondément attachée à l'histoire et à la psyché québécoises, dont notre cinéma serait fou de se priver.

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Livres - 2008

La Job aurait dû être un film de Pierre Falardeau. Faute d'avoir obtenu du financement des institutions canadiennes et québécoises décisionnelles en la matière, ce projet est donc devenu un scénario publié. «Je ne suis pas le plus grand cinéaste québécois, lance un Falardeau amer, mais j'ai quand même fait quelques films qui ne sont pas si mauvais. Je ne me suis jamais cassé la gueule et pourtant on s'acharne à m'empêcher de travailler.»
Inspiré par l'histoire de Marcel Talon, un voleur professionnel qui a tenté, avec des complices, de dévaliser la Bank of Montreal en creusant un tunnel, ce scénario joue sur un terrain déjà exploré dans Le Dernier Tunnel, un film récent d'Érik Canuel, qualifié de «pâle copie de film américain de série B» par Falardeau. Même source d'inspiration, donc, ce qui a nui au financement du projet, mais angle de traitement différent.
Falardeau, en effet, fidèle à lui-même, n'a pas voulu se satisfaire «d'un bon thriller». Selon lui, il y avait «infiniment plus» dans l'histoire de Talon. «Il y avait, explique-t-il, une réflexion sur le crime organisé, le capitalisme d'État. Il y avait place pour un film, disons, plus philosophique sur le travail, l'argent, le crime. Un film sur la passion, l'intelligence, la création.»
La Job, dans cette perspective, aurait pu donner un film méditatif et saisissant. Un des experts de Téléfilm Canada, cité en annexes, y a plutôt vu, pour s'en désoler, un «refus de la dramatisation», alors qu'un autre a conclu que la «réflexion [de Falardeau] demeure davantage portée par le discours que par un désir de mettre en oeuvre des moyens qui sont propres à la fiction».
Il est vrai que Falardeau, à sa manière, ne se contente pas de raconter une histoire et propose une vision du monde. On pourra d'ailleurs trouver cette dernière contestable. Affirmant vouloir «faire de La Job une ode au génie des hommes "en bottes de robbeur" chers à Bernard Gosselin, une célébration de la culture populaire québécoise», Falardeau donne vie à un personnage de délinquant anarchiste qui se croit redresseur de torts en perpétrant ses forfaits. «Crosser les crosseurs, jusse pour le fun, fait-il dire à Talon. Jusse... pour la beauté du geste.»
Or, même s'il affirme qu'«il n'y a ni bons, ni méchants, ni héros, ni salopards, ni winners, ni losers» dans son scénario, le cinéaste présente clairement une image complaisante de ce «petit groupe de voleurs de génie» qui méprise le crime organisé et le système capitaliste et qui se réjouit de voler des «Blokes». L'éditeur Pierre-Luc Bégin décrit même ces personnages comme «des Québécois ambitieux, refusant d'être nés pour un petit pain» parce qu'ils ont la grandeur d'âme de vouloir «être les plus grands voleurs de l'Histoire».
Falardeau, de même, fait dire à Talon que lui et ses hommes se comportent souvent «comme des chiens ensemble», mais il le présente aussi comme un bandit au coeur tendre qui aime sa femme «en tabarnak». Un des experts cités en annexes n'a pas tort, en ce sens, de conclure que, dans ce scénario, «le criminel est vu comme la victime d'un système d'exploitation capitaliste (assisté par le judiciaire et le législatif), mais aussi comme un travailleur et un résistant dont les actes, même condamnables, deviennent justifiés, sinon comme un héros». En élevant la délinquance géniale au rang de révolte politique, voire philosophique, Falardeau propose en effet une vision du monde éminemment contestable, même d'un point de vue de gauche.
Cette réserve idéologique ne doit pourtant pas nous faire conclure à la non-pertinence de ce projet de film. Solide sur le plan narratif, ce scénario -- c'est presque une évidence -- aurait fort probablement donné un film de qualité aux accents tragiques. On comprend mal, par exemple, le commentaire de cet expert qui déplore le «refus de la dramatisation» privilégié par Falardeau, tout en reconnaissant «que l'auteur semble vouloir aller à contre-courant d'un certain cinéma classique ou hollywoodien». Doit-on comprendre qu'il s'agirait là d'un défaut? C'est pourtant cet esprit qui fait la force des meilleurs films du cinéaste (Octobre, Le Party), c'est-à-dire ce choix éthique et esthétique de faire des fictions documentaires dont la charge tragique tient à un art de l'évocation à la fois sobre et intense, parfois écrasé, il est vrai, par un lourd discours idéologique surajouté.
Falardeau, quoi qu'on en pense, reste l'un des rares cinéastes québécois actuels à inscrire ouvertement son oeuvre dans la grande tradition du cinéma québécois engagé des années 1960 et 1970. Se réclamant, ici, de Gilles Groulx et de Bernard Gosselin, il exprime son parti pris. «Pour moi, écrit-il, La Job est un objet assez curieux. Pas à la mode pour deux sous et même carrément à contre-courant, ce film n'est pas très jet-set, ni très branché. Ce n'est pas un "joli" film, pour parler comme René Homier-Roy, ni un produit d'exportation. On est à mille milles de toute cette culture internationale d'aéroport caractérisée par le chic de Ray Ban, de Louis Vuitton, de Channel [sic] ou du Cirque du Soleil à Las Vegas.»
Falardeau a des tics qui peuvent irriter, mais il a surtout une vision originale, profondément attachée à l'histoire et à la psyché québécoises, dont notre cinéma serait fou de se priver. Pour des raisons qui apparaissent plutôt mauvaises, nous ne verrons pas La Job à l'écran. On pourra au moins lire, selon les termes du cinéaste, «le squelette d'une oeuvre à venir».
***

La Job

Pierre Falardeau
Éditions du Québécois
Québec, 2008, 204 pages


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