Essai québécois - Philippe Reid, LE REGARD DE L'AUTRE

L'histoire en kilt et à l'envers

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Livres - 2008

«The doctrine that certain nations are the object of divine election.» C'est le premier sens que l'Oxford English Dictionary (1989), en 20 volumes, donne au mot «nationalism». Pourquoi se référer à une définition anglaise? Parce que le Québécois Philippe Reid, qui aime souligner que son «ancêtre paternel lointain est un Écossais natif des Highlands», prétend que notre nationalisme procède d'une idée britannique.
De tous les sens du terme que le prestigieux dictionnaire énumère, c'est celui qui convient le mieux au nationalisme que Reid, professeur retraité d'un cégep de Québec, entend définir dans son livre Le Regard de l'autre. L'auteur affirme: «La "nation" canadienne-française s'est dotée d'un nationalisme, mais sur le mode de l'inversion au [sic] modèle des marchands montréalais d'origine britannique.»
En clair, nous nous serions emparés du «nationalisme» d'une élite étrangère, dont Reid se plaît à préciser l'identité surtout écossaise, pour le faire nôtre en l'adoptant à notre condition. La majorité dominée se serait servie de la doctrine de la minorité dominatrice pour exalter sa propre nation. Quelle contorsion intellectuelle!
Au Québec, le mot «nationalisme», terme équivoque s'il en est, a la vie dure. Les bonzes l'emploient afin de conférer au simple sentiment national un caractère savant et grave en séduisant les gens de droite qui rêvent pour leur nation d'une élection presque divine. Aussi le sous-titre de l'ouvrage de Reid a-t-il quelque chose de pompeux: La naissance du nationalisme au Québec. L'historien la situe dans la première moitié du XIXe siècle.
Une distinction capitale
Mais le mouvement de libération nationale, conçu dans un esprit libéral par Papineau et les Patriotes, est étranger au nationalisme, cette doctrine de droite qui, sous l'influence plus ou moins obscure de maîtres français, comme Maurras, émerge au Québec dans la première moitié du siècle suivant. Reid néglige cette distinction capitale.
Il croit que «le nationalisme voit le jour en Grande-Bretagne» grâce à la publication des Poèmes d'Ossian (1760) et de l'épopée Fingal (1761), de l'Écossais James Macpherson. C'est confondre le nationalisme avec l'essor des folklores nationaux et du principe des nationalités. Certes, l'un des sens du mot «nationalisme» concerne la revendication d'une nationalité, mais les histoires respectives des langues française et anglaise ont surtout retenu, dans la définition du terme, l'idée de l'exaltation abusive du sentiment national.
Insinuer, comme le fait Reid, qu'au Bas-Canada la minorité marchande britannique était libérale relève de l'aberration. Au contraire, elle était conservatrice. Comment aurait-il pu en être autrement? Cette minorité s'appuyait sur une puissance conquérante, coloniale et monarchique, sur un parlementarisme plus oligarchique que démocratique. Elle combattait Papineau qui personnifiait le principe des nationalités, la démocratie réelle et, de plus en plus, l'idéal républicain.
S'il y avait beaucoup d'Écossais au sein de la minorité dominatrice, ils défendaient le Royaume-Uni plutôt que l'Écosse, la culture anglo-saxonne plutôt que la culture celtique. Chez nous, le kilt n'a jamais été un symbole révolutionnaire.
Reid s'en prend avec raison à l'ethnicisme. Mais qui est-il pour dénoncer ce fléau? Un francophone qui s'inspire de son patronyme écossais pour refaire l'histoire du Québec. Ça pourrait être farfelu. C'est simplement triste.
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Collaborateur du Devoir
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LE REGARD DE L'AUTRE
Philippe Reid
L'Instant même
Québec, 2008, 264 pages


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