Michel Tremblay a raison

2006 textes seuls



Bernard Landry a beau déchirer ses billets de théâtre, c'est Michel Tremblay qui a raison. C'est bien beau, le déséquilibre fiscal, mais ce n'est pas ça qui fait brailler les foules au centre Paul-Sauvé. Ce n'est pas ça non plus qu'on inscrit dans le préambule de la Constitution d'un nouveau pays.
" Attendu que le peuple québécois en avait marre du déséquilibre fiscal... "
Pas sûr.
Or, le déséquilibre fiscal est au coeur du discours péquiste depuis quatre ans, depuis le rapport Séguin et le rapport de François Legault, qui nous promet des milliards et le paradis fiscal avant la fin de nos jours, dès le soir du grand soir en fait.
Voilà bien le plus grand piège à cons souverainiste: promettre la prospérité instantanée par la souveraineté.
Si Stephen Harper fait mine de régler le déséquilibre fiscal, que diront André Boisclair ou Gilles Duceppe? Probablement que le chèque n'est pas assez gros. Mais à part ça? Le déséquilibre fiscal, fondamentalement, procède d'une logique fédéraliste: les provinces estiment qu'elles versent trop à Ottawa et ne reçoivent pas assez.
Mais on ne peut pas fonder le discours souverainiste sur un machin qui est aussi vrai pour la Saskatchewan ou l'Ontario. À ce compte-là, on n'est même pas une société distincte. Impossible, en effet, de démontrer, par exemple, qu'il y a déséquilibre fiscal parce qu'on traite injustement le Québec par rapport au reste du Canada.
Oh! bien entendu, tous les leaders péquistes vous diront que la raison d'être du projet indépendantiste demeure la présence, en terre d'Amérique, du seul peuple majoritairement francophone (faudrait pas oublier que les Acadiens sont aussi un peuple, en passant), et sa nécessité de se gouverner lui-même.
Mais en vérité, le peuple québécois s'est tellement émancipé, déniaisé et développé, depuis 40 ans, qu'il manque un peu d'urgence. Il faut bien renouveler le discours. Et puis, on ne peut pas toujours répéter les mêmes choses.
Après tout, on aura beau gueuler contre les affaiblissements de la loi 101, l'essentiel y est toujours: les enfants d'immigrants sont maintenant à l'école française, qui réussit largement dans son travail de francisation.
L'autre sacré problème du discours péquiste, c'est que le " nous " des premiers jours du mouvement, c'est-à-dire, sous-entendu, " nous Québécois francophones ", n'est presque plus présentable. La partie véritablement ignominieuse du discours de Jacques Parizeau, ce fameux 30 octobre 1995, ce n'est pas son passage sur " l'argent et le vote ethnique ". C'est quand il définit, devant ses militants, le " nous " souverainiste très exclusivement autour des francophones de vieille souche. Il a aussitôt été répudié par l'establishment de son propre parti. Il faut en effet, de nos jours, un nationalisme " territorial " et non " ethnique ", pour que les Gomez et les Singh puissent voter oui, pas seulement les Tremblay et les Gagnon.
Ça complique encore les choses. Il faut donc un truc absolument rassembleur, inattaquable, politiquement correct, mobilisateur. Comme le déséquilibre fiscal, nouveau symbole de l'infamie du régime fédéral.
Maudit problème: c'est tellement rassembleur que les fédéralistes québécois sont d'accord avec ça.
Certes, comme le disait mon collègue Claude Picher hier, l'économie a toujours été au coeur du discours souverainiste contemporain. Mais là où je diverge d'opinion avec lui, c'est que la " raison économique " n'était pas la raison d'être du mouvement, qui en était un de " libération nationale ", dans la foulée de la décolonisation. C'est un mouvement existentiel, pas un projet de croissance du PIB!
Il fallait bien sûr construire un argumentaire économique crédible, contrer les attaques fédéralistes sur ce terrain, et montrer que non seulement le projet était viable, il pourrait même être rentable.
En 1976, il fallait rassurer New York. Il fallait démontrer que Lévesque n'était pas un Castro du Nord. Il fallait aussi, avant le référendum, se montrer économiquement responsable.
On n'en est plus là. Le travail est fait, pour ainsi dire. Certes, l'impact économique d'une sécession est encore largement débattu, et le sera toujours. Mais si on ne s'entend pas sur le rapport coût-bénéfice de l'opération, sur les risques financiers et sur l'impact économique exact, plus grand-monde ne conteste qu'il soit tout à fait possible pour le Québec de prospérer à l'extérieur du cadre fédéral.
Au fil des ans, insensiblement, le discours économique souverainiste a changé de statut. D'arsenal visant à se défendre des attaques de l'autre camp et à contre-attaquer, on a parfois l'impression qu'il est devenu l'objectif principal.
On a ainsi lentement glissé de la promesse d'une libération nationale à celle d'une... libération fiscale.
Rappelons-nous les discours de Richard Legendre pendant la dernière campagne à la direction péquiste. " Voulez-vous gérer un budget de 55 milliards (le Québec province) ou de 90 milliards (le Québec pays)? "
Et la foule de répondre, devinez quoi, je vous donne une seule chance... c'est ça, comment avez-vous deviné? " 90 milliards! 90 milliards! "
Tout cet argent d'Ottawa, ce vol de nos impôts: voilà ce qu'était le centre de son discours. Une fois l'indépendance faite? Mes amis, les milliards vont nous pleuvoir dessus à ne plus savoir qu'en faire, on va se faire des bursites rien qu'à ramasser les dollars et les garrocher à la caisse populaire.
François Legault tient le même genre de propos à répétition. Ce n'est pas tant qu'on se rapatrie, qu'on devient soi en étant indépendant; c'est qu'on devient riche! André Boisclair avoue que Michel Tremblay lui lance un beau " défi " (le nôtre est de comprendre vraiment ce que dit et pense le chef du PQ, mais enfin). Bon. Difficile dès lors de blâmer vraiment Michel Tremblay pour dire que l'" économisme " et l'" équilibrisme " ont pris l'avant-scène au point de changer l'idée même d'indépendance.


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