L’art de ne pas gouverner

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Même La Presse tacle l'inaction de Trudeau sur la crise ferroviaire


Quand Justin Trudeau s’est levé mardi matin pour ce discours solennel, personne ne s’attendait à des paroles incendiaires. Mais peut-on espérer un peu mieux qu’une enfilade de mantras bouddhistes ?


On le sait, le premier ministre fuit les conflits, déteste les confrontations. Ça trouble sa vision du monde, ça bousille son optimisme viscéral.


Mais d’un chef de gouvernement face à une crise, on attend au moins une sorte de cadre, un état des lieux, un énoncé de principe et une sorte de plan de sortie.





PHOTO SEAN KILPATRICK, LA PRESSE CANADIENNE


Le premier ministre Justin Trudeau





Justin Trudeau, mardi, n’a finalement rien dit. Rien que l’intention de son gouvernement de dialoguer. Rien qu’une dénonciation du « populisme ».


 

Mais ce n’est pas sombrer dans le supposé populisme de dire qu’on ne règle pas un conflit sur des terres ancestrales en Colombie-Britannique en paralysant le transport par rail dans le pays en entier.


Ce n’est pas du « populisme » non plus que de rappeler fermement que d’empêcher le passage des trains est illégal. 


Des injonctions ont été émises par les tribunaux, au cas où on n’aurait pas le goût de lire l’article sur les méfaits dans le Code criminel.


M. Trudeau, mardi, avait un seul souci : ne pas mettre de cette proverbiale huile sur le feu. Aller vers la « désescalade ». Ne pas utiliser un ton trop autoritaire… colonial ?


C’est une belle délicatesse.


Pendant ce temps-là, des gens ne savent pas s’ils seront mis à pied. D’autres comptent les jours avant que le propane avec lequel ils chauffent des bâtiments ne vienne à manquer. Des livraisons sont en retard. Des sommes colossales sont en jeu. Des produits risquent d’être en rupture de stock – le chlore pour les usines de filtration, entre autres banalités…


Il me semble que le rôle d’un premier ministre n’est pas seulement de déclarer à certaines nations autochtones et à une poignée de protestataires qu’il veut « dialoguer ». Il doit montrer qu’il entend les Canadiens aussi.


Plusieurs ont dénoncé le discours du chef conservateur Andrew Scheer. Mais c’est vrai que des manifestants « radicaux », non autochtones, se sont agglutinés. C’est vrai aussi qu’on ne peut pas prendre à la légère ni accepter une interruption du transport ferroviaire comme moyen de négocier. Ça doit être dit. Et il avait raison de dénoncer la faiblesse du message de Justin Trudeau.


Certains voudraient nous mettre devant une sorte de dilemme : ou bien on est pour la Réconciliation, qui entend dénoncer les injustices passées et réparer les injustices présentes, ou bien on ne tient pas compte des revendications et des droits autochtones.


Il faut refuser ce dilemme artificiel.


Il y a un long chemin à faire pour cette nécessaire réconciliation, mais il ne passe pas par les blocus ferroviaires dans un contexte aussi nébuleux. 


Il y a des voies de revendication politiques et judiciaires, et elles ont souvent porté leurs fruits ces dernières années. Les tribunaux ont reconnu des titres autochtones plusieurs fois. Mais dans le cas des Mohawks et des sympathisants qui font le blocus en Ontario, il n’est même pas question de ça. C’est un acte de soutien d’une minorité pour les droits d’une autre nation (largement en faveur du gazoduc, en passant). Et c’est indéfendable politiquement comme juridiquement.


Le grand chef Serge Otsi Simon de Kanesatake disait mardi avec raison que la prolongation de ce blocus ne ferait rien pour avancer la cause autochtone, qu’elle donnerait au contraire raison à tous ceux qui la refusent. Il y a ici un risque politique non seulement pour le gouvernement libéral, mais aussi pour les nations autochtones qui ont un gouvernement disposé au dialogue comme il n’y en a peut-être jamais eu au Canada.


Il ne s’agit pas d’envoyer l’armée, mais ce n’est pas vrai non plus qu’il est impensable de faire intervenir les forces policières à tout jamais. C’est un dernier recours, mais il arrive qu’on doive s’y rendre.


Avant d’en arriver là, on est tous pour le dialogue. Mais le dialogue dans un certain cadre, à certaines conditions. Dont la levée du blocus.


Mardi, on sentait l’extraordinaire timidité du gouvernement, et pas seulement dans le discours creux et plein de bons sentiments du premier ministre.


« Ça doit être à leur invitation », a dit la ministre des Relations Couronne-Autochtones, Carolyn Bennett. Car il y a de la méfiance et « des difficultés » chez certains chefs héréditaires wet’suwet’en.


La ministre parle de la possibilité d’une réunion « à la fin du mois » ! Le mois finit dans 10 jours… La ministre précise délicatement qu’elle voudrait que cette rencontre ait lieu « aussi tôt que possible ».


Il y a comme une urgence nationale qui ne semble pas être prise au sérieux, ni nommée.


Le danger n’est pas seulement la prolongation de cette crise coûteuse et désastreuse pour des milliers de personnes. C’est l’invitation à imiter cette technique de négociation.


Pour négocier, il n’est pas inutile de tracer une ligne quelque part, même si c’est dans le sable.


Mardi, Justin Trudeau, champion de la compassion (il a été à son mieux après l’attaque de l’avion à Téhéran, par exemple), a raté cette occasion. Encore.