Lorsque les mots n'ont plus de sens

2006 textes seuls



Dans l'«affaire Tremblay-Lepage», les insultes ont fusé dans les heures qui ont suivi la une de La Presse du 10 avril sous le titre «Michel Tremblay estime que l'économie prend trop de place dans le projet nationaliste - "Je ne crois plus à la souveraineté"».
Même si cette citation n'était pas dans l'article, Tremblay a été crucifié. Même Bernard Landry ne voulait plus aller voir les pièces du mécréant, du moins jusqu'au mercredi où, sur RDI, Tremblay a dénoncé l'inquisition en cours et affirmé: «Je suis séparatiste.»
Ce week-end, La Presse et Le Devoir ont publié un texte de M. Landry. Il écrivait: «Je n'ai jamais dit que je boycotterais l'oeuvre de Michel Tremblay, que j'ai lue ou vue en entier depuis longtemps.»
Historienne et politologue de formation, spécialisée en analyse du discours, j'ose croire que les mots ont encore un sens lorsqu'ils sont prononcés. S'il m'apparaît que M. Landry a clairement signifié son intention de ne plus aller voir les pièces de Tremblay, le lecteur en jugera lui-même en lisant cet extrait de l'entrevue qu'il accordait à CKAC le 10 avril: «Il a perdu une belle chance de ne pas parler. Moi, je suis allé voir Hosanna, sa pièce, il y a quelques semaines, et avec ce qu'il fait aujourd'hui, je n'ai plus envie d'entendre parler de lui, ni d'aller contribuer à sa richesse personnelle dans les billets de théâtre que je paye.»
Le mot «boycottage» n'est pas utilisé comme tel, mais les mots de M. Landry disent ce qu'ils disent.
Le droit, mais...
Il est vrai que M. Landry commence l'entrevue en affirmant que Tremblay «a le droit de changer d'opinion», tenant erronément pour acquis qu'il n'est plus souverainiste. Par contre, l'ancien premier ministre semble remettre ce droit en question à plusieurs reprises: «À quoi ça sert à un intellectuel comme M. Tremblay de venir brouiller les cartes de cette façon?»; «Il y a des responsabilités dans la vie, et on ne peut pas dire n'importe quoi n'importe quand!»; «Ce n'est pas parce qu'on est un intellectuel et un dramaturge qu'on a le droit d'échapper à toute cohérence et de dire n'importe quoi!»
L'animateur Martin Pouliot avance que selon sa propre lecture de l'article, et non seulement du titre, Tremblay ne dit pas qu'il n'est plus souverainiste mais juge que l'économie prend trop de place dans ce discours. M. Landry s'insurge: «Mais vous êtes dans la lune, Monsieur, d'une façon exceptionnelle! [...] Il dit qu'il ne croit plus à la souveraineté, à partir d'une perception fausse. [...] Voyons donc, c'est épouvantable!»
Pouliot revient à la charge: «Ce n'est pas ce qu'il a dit.» Et M. Landry de rétorquer: «Écoutez, là! On l'a entre guillemets. Il a dit qu'il ne croit plus à la souveraineté. J'ai La Presse sous les yeux: "Je ne crois plus à la souveraineté". Mais ça n'a pas de bon sens ce qu'il dit là!»
L'entrevue prend fin ainsi: «Vous avez compris que je suis outré! J'aime la culture, j'aime la langue, c'est le combat de ma vie. Mais quand je vois des gens être aussi insouciants avec des valeurs aussi fondamentales, ça ne me rend pas de bonne humeur! [...] Puis, ce n'est pas une question d'argent. Je ne suis pas millionnaire, moi, comme M. Tremblay. Je suis un militant!»
Un test de pureté idéologique ?
À lire ses paroles exactes, on comprend que la réaction de M. Landry en ait troublé plus d'un.
Cela étant, ce triste épisode est aussi un moment de plus où l'étiquetage ou le branding du messager ont pris le dessus. Cette manière qu'ont certaines de nos élites de tuer ainsi la discussion est devenue proprement étouffante. La nuance est rejetée d'emblée. Dans l'affaire Tremblay-Lepage, comme pour d'autres par le passé, l'attaque détrône le débat. Et ces attaques ne viennent pas que des thuriféraires autoproclamés de la «foi» souverainiste qui vilipendent toute personne osant critiquer le discours péquiste. La nuance est aussi rejetée par ceux qui, de l'autre côté de la question nationale, refusent de comprendre qu'un souverainiste puisse réfléchir, se distancier du Parti québécois, voire ne pas ou ne plus en être membre, sans perdre ses convictions pour autant.
Mais ici, la guerre des étiquettes perdure jusqu'à l'écoeurement. Tout souverainiste est étiqueté «péquiste» et relégué à vie dans sa niche de «purs et durs» ou de «mous et confus». Par ici, quelqu'un est fatigué d'entendre parler de déséquilibre fiscal? Il n'est plus souverainiste ou il trahit le PQ et son chef! Par là, quelqu'un questionne l'étapisme? C'est un pur et dur ou un ayatollah!
Après, on se demandera pourquoi tant d'intellectuels qui ont pris part au référendum du côté du OUI sont rentrés dans leurs terres par crainte de voir la moindre sortie indépendante d'esprit - tout en étant indépendantiste - se valoir insultes et étiquettes idéologiques simplistes venant d'un camp ou de l'autre.
Michel Tremblay a émis une opinion nuancée que plusieurs partagent dans ses grandes lignes. Nul besoin de boycotter ses oeuvres ou de tenter de récupérer son virage fictif pour crier à la perdition de cette option. Peut-on accepter que même chez des gens de conviction, des zones grises puissent exister là où quelques guerriers usés des deux camps, politiciens ou scribes, ne voient que du noir ou du blanc?
Josée Legault : Chroniqueuse, The Gazette et Journalmir.com, politologue et auteure


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