Les oubliés de l'Europe

Les deux millions de Roms qui vivent en Roumanie seront-ils les grands perdants de l'adhésion à l'Europe?

XIème Sommet de la Francophonie à Bucarest


À l'occasion du sommet de la Francophonie qui se tiendra à Bucarest les 28 et 29 septembre, notre correspondant européen explore quelques aspects méconnus de la Roumanie à l'aube de son adhésion à l'Union européenne.

Bucarest -- À 20 kilomètres de Bucarest, dans la petite ville de Glina, s'étend le plus grand dépotoir de la capitale roumaine. Cinq kilomètres carrés qui reçoivent chaque année un demi-million de tonnes de déchets parmi lesquels on trouve de la ferraille aussi bien que des matières toxiques dangereuses. À moins d'un kilomètre de là, presque tous les Roms qui composent le quartier de Bobesh vivent de la récupération des déchets. Chaque matin, ils envahissent le dépotoir en famille et fouillent parmi les détritus pour trouver un bout de métal, une vieille pièce d'électroménager ou une roue de vélo qu'ils revendront sur les marchés.
«Le dépotoir représente leur seul revenu», dit Alexandra Toma. Cela fait 200 ans que les Roms de la région, qui se sont installés ici après l'abolition de l'esclavage il y a 150 ans, vivent de la récupération, explique ce pasteur orthodoxe de 25 ans qui dirige la petite école de Bobesh. Dans la matinée, une partie des enfants de l'école va donc travailler au dépotoir. Le midi, ils prennent un bain, avant de venir à l'école.
«Un enfant qui ne travaille pas, c'est une perte de revenu pour ces familles qui n'ont rien», dit M. Toma.
Aujourd'hui, 60 % des enfants du quartier fréquentent la petite école de 200 élèves qui se cache au bout une allée bordée d'arbres. Ici 150 enfants roms, dont les parents sont la plupart du temps analphabètes, viennent apprendre à lire et à écrire. Les enfants du primaire viennent le matin et ceux du secondaire l'après-midi.
Dans leur malheur, les enfants de Bobesh sont pourtant favorisés. Dans plusieurs villes roumaines, les jeunes Roms sont parqués dans des écoles pour enfants déficients. C'est le cas à Sibiu par exemple, une ville de Transylvanie située au centre du pays. «Là-bas, l'école n° 13 pour enfants déficients ne reçoit que des Roms, à l'exception d'un ou deux Roumains qui connaissent de graves déficits», explique Ciprian Necula, qui travaille pour la Media Monitoring Agency et qui revient tout juste de Sibiu. «Quand on ne met pas les Roms dans des écoles pour enfants attardés, on les met dans des classes pour enfants en difficulté. Comme par hasard, il n'y a que des Roms dans ces classes !»

Langue et culture
À Bobesh, les petits Roms sont traités comme tout le monde. Quelques dons et un peu d'aide internationale ont récemment permis de repeindre le bâtiment et d'installer le chauffage, mais pas le téléphone. Depuis, les classes sont particulièrement pleines en hiver, puisque de nombreuses maisons du quartier n'ont ni gaz, ni électricité, ni eau courante. Il y a deux ans, à peine 40 % des enfants du quartier fréquentaient l'école. Ils sont maintenant 60 %, depuis que petits et grands reçoivent des cours de langue et de culture rom. En plus de l'enseignement normal en roumain, plusieurs jours par semaine, Florin Fleican les réunit par petits groupes pour leur apprendre à lire et à écrire leur langue maternelle, le romani, et leur parler des traditions et de l'histoire tsigane.
«Depuis qu'on enseigne le romani, les parents sont fiers d'envoyer leurs enfants à l'école, dit l'enseignant de 29 ans. C'est une question d'identité. Ils sentent qu'ils y ont une place.» Un jour, croit Florin, il y aura des écoles où tout l'enseignement sera dispensé en romani. Pour l'instant, il n'en existe qu'une, à Timisoara, dans l'est du pays.
Mais, les petits Roms de Bobesh sont encore l'exception. Les directeurs d'écoles résistent de mille et une façons à cet enseignement du romani commencé il y a quatre ans seulement. Toutes les raisons sont bonnes, explique Florin : ils n'ont pas le temps, pas d'argent, pas de classes. Certains directeurs d'écoles, pourtant situées en plein quartier rom, prétendent même qu'ils n'ont pas d'enfants roms. Il faut dire que les Tsiganes roumains, à cause de la discrimination systématique qu'ils subissent, rechignent souvent à afficher leur identité. Les recensements officiels n'en dénombrent que 500 000 alors qu'ils seraient en réalité autour de deux millions, soit environ 10 % de la population.
«Les Roms ont toujours été la lie de la société roumaine, dit Elena Radu qui enseigne le romani dans le ghetto de Ferentari, au sud de Bucarest. Ils vivent dans une pauvreté impossible à imaginer. De nombreuses familles roms n'envoient pas leurs enfants à l'école, parce qu'elles n'ont pas un sou pour les habiller.» À l'école d'Éléna, certaines familles n'ont que trois paires de chaussures pour six enfants. Ils se les échangent donc. Le benjamin porte une paire le matin qu'il prête à son frère aîné l'après-midi. Heureusement, l'horaire scolaire roumain ne s'étend que sur une demi-journée.
Avec son dépotoir à ciel ouvert, le quartier de Bobesh paraît presque enchanteur à côté de Ferentari que l'on surnomme le Bronx de Bucarest. La plupart des chauffeurs de taxi refusent de vous y amener, et il faut insister longtemps pour s'y rendre. Bon nombre des 120 000 Roms qui y vivent habitent dans d'anciennes HLM en ruine construites à l'époque communiste. Ceux qui entourent l'école 136 n'ont plus ni eau courante ni électricité depuis longtemps.
Rue Valtoarei, dans la matinée, quelques vieilles femmes montent la garde derrière des fenêtres sans carreaux, pendant que les hommes sont partis chercher quelque chose à gagner. Plusieurs appartements portent les marques d'incendies provoqués par des moyens de chauffage rudimentaires. Les familles peuvent payer jusqu'à 60 dollars par mois pour s'entasser à cinq ou six dans une pièce de trois mètres sur quatre sans cuisine ni salle de bain. Au coin de la rue, un vieillard remplit son bidon au robinet public. Installés le long des grandes rues, ces robinets sont la seule source d'approvisionnement en eau des maisons du quartier. Hiver comme été, les femmes y font le lavage à même le sol dans de grandes cuves.
Grâce aux cours de romani, Elena Radu a fini par convaincre de nombreuses familles d'envoyer leurs enfants à l'école. C'est le cas de Marius Stoian qui a aujourd'hui dix ans mais qui n'avait jamais mis les pieds en classe. Pendant des années, ses parents ont refusé de l'envoyer à l'école parce qu'ils ne voulaient pas qu'il apprenne le roumain.
Affronter l'intolérance
Elena est fière de montrer les petits manuels scolaires en romani destinés aux enfants du primaire. La plupart ont été traduits par Gheorghe Sarau, un professeur de l'université de Bucarest qui, sans être rom, s'est pris d'amour pour le romani il y a plus de 20 ans. Sarau est l'auteur du premier dictionnaire romani publié dans le pays. Depuis quelques années, il a formé une équipe de jeunes enseignants qui tentent, malgré les fortes résistances, de généraliser l'enseignement du romani. C'est grâce notamment à ses efforts qu'existe aujourd'hui un programme de promotion des Roms qui leur réserve des places dans les universités et les lycées roumains.
Ce jour-là, Gheorghe Sarau avait réuni quelques inspecteurs et enseignants à la Maison de la radio nationale. «Nous affrontons l'intolérance tous les jours, dit-il. Les directions d'école ignorent la loi et font tout pour ne pas enseigner le romani. Nous avons pourtant constaté que cet enseignement a un effet positif sur les résultats scolaires des enfants roms. Les professeurs de romani que nous formons à l'université offrent de plus un modèle positif aux enfants. Et nous rêvons que ces enfants deviennent eux aussi un jour des professeurs de romani.»
Personne ne s'en cache, les pressions de l'Union européenne comptent pour beaucoup dans les efforts que déploie aujourd'hui la Roumanie en direction des Roms. Si le pays veut intégrer l'Union le 1er janvier prochain, comme on s'y attend, il doit théoriquement se conformer aux lois et aux chartes européennes. Or tous les rapports soulignent année après année la persistance de la discrimination sauvage qui s'abat sur la première minorité du pays.
Ce n'est pas un hasard si la Roumanie a adopté en 2001 un vaste programme de lutte contre la discrimination. En février dernier, le Conseil de l'Europe concluait pourtant que le pays avait adopté une loi qui «n'a guère été appliquée» et créé un Conseil national de lutte contre la discrimination qui est «inconnu des fonctionnaires et du grand public». Rien qu'à Bucarest, le rapport estime que 20 000 Roms n'ont pas de papiers d'identité et que «le gouvernement n'a rien entrepris pour changer cette situation».
Refus de reconnaître les Roms
«Ceausescu est tombé il y a 15 ans, mais les mentalités n'ont pas beaucoup changé, dit l'écrivain rom Vasile Ionescu. Il existe une petite préoccupation pour les Roms dans l'Union européenne, mais ça ne va pas très loin. Il nous faudrait un plan Marshall. On refuse toujours de reconnaître que les Roms, avec 10 millions de personnes, constituent la plus grande minorité européenne. Seulement six pays européens sur 25 reconnaissent les Roms. En Roumanie, ce n'est pas parce qu'on brûle les étapes qu'on deviendra miraculeusement européens du jour au lendemain.»
Dans la presse nationale, les offres d'emploi stipulant «Pas de Roms» ont disparu depuis quelques années. Les bars non plus n'affichent plus «interdit aux Roms». Tout cela était autrefois courant. Mais il arrive encore souvent que des Roms soient la cible des forces de l'ordre. Le 7 septembre, une altercation avec les policiers a blessé une quinzaine de Roms dans la petite ville de Reghin, dans le nord du pays. L'événement serait sans conséquences s'il n'était pas le troisième du genre depuis six mois. Les sondages montrent d'ailleurs régulièrement qu'une majorité de Roumains ne souhaite pas avoir de Roms pour voisins. Dans le langage populaire, on menace toujours les enfants de les donner aux Roms lorsqu'ils ne sont pas sages.
De nombreux militants de la cause des Roms se demandent si tout l'argent investi depuis quelques années, notamment par le milliardaire George Soros, a vraiment servi à quelque chose. Selon Saïmir Mile, un Rom d'Albanie qui vit à Paris et qui dirige l'association La voix des Roms, toutes ces organisations de bienfaisance (ONG) ont fini par créer une sorte d'«oligarchie rom» qui vit assez loin de la situation concrète. Pour lui, on a surtout créé un «business humanitaire».
«En Hongrie et en Slovaquie, on a aussi beaucoup parlé des Roms avant que ces pays deviennent membres de l'Union européenne, dit Ciprian Necula. Mais, depuis l'intégration, on n'en parle plus. Quand la Roumanie sera dans l'Europe, j'ai bien peur qu'on nous oublie à nouveau.»
Correspondant du Devoir à Paris


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