Réplique à Nestor Turcotte

Les fondements de l’identité québécoise

L’américanité et la francité sont donc les références principales. Mais, il y a aussi une troisième référence, ambiguë à l’extrême, celle de la canadienneté.

Tribune libre - 2007

Les fondements de l’identité québécoise
Soyons humbles, disons : quelques fondements de l’identité québécoise
Monsieur Turcotte,

Je me permets un commentaire, [sur un de vos textes->9793], où vous expliquiez que les trois fondements de l’Occident, dans lesquels prend racine l’identité québécoise, sont le Christianisme, la Grèce et Rome.

Il y a aussi une autre question à se poser, celle de l’identité québécoise proprement dite. Autrement dit, qu’est-ce qui distingue le Québec à l’intérieur de l’Occident? Et plus particulièrement, qu’est-ce qui distingue le Québec à l’intérieur de l’Amérique du Nord?

Car, après tout, tout ce beau monde s’inspire, à divers degrés, du Christianisme, de la Grèce et de Rome. L’Occident, pour moi, c’est un autre nom du monde chrétien, dont les racines historiques sont chrétiennes. Pour moi, la « religion », c’est le nationalisme des civilisations. Ainsi, je dis l’Islam, le Christianisme, l’Hindouisme, le Bouddhisme, le Confucianisme, ce sont, avant tout, des ciments civilisationnels. On s’entend, il y a quelques hybrides, quelques ponts, quelques grands schismes, comme le sunnisme et le shiisme, comme le protestantisme, le catholicisme et les églises orthodoxes. Et à l’intérieur de ces mondes civilisationnels, il y a des nations, parfois regroupées en mondes, anglo-saxons, francophonie, arabophonie, et ainsi de suite.

Il y a aussi, ce qui justifie le terme Occident et ses déclinaisons, une rupture fondamentale au sein de ce monde aux racines chrétiennes, celle de la pensée scientifique, dont les ramifications - sécularismes, laïcités aux différentes teintes allant de l’américaine à l’anti-religiosité, en passant par les scepticismes et les scientologies de tout genre – constituent une autre grande sphère de pensée humaine.
La pensée scientifique, pour moi, c’est la religion de l’Occident, avec son penchant matérialiste, que je ne partage pas, mais qui reste, en tant que pensée, d’une importance capitale pour l’humain moderne. C’est aussi, en ce sens, peut-être la première des pensées de type civilisationnel qui a su avoir plus qu’une portée, justement, de civilisation. Il s’agit peut-être de la première pensée mondialisée, de fait, mais aussi mondialisable. Mondialisable, parce qu’elle s’attaque au fondement de la pensée religieuse, elle en est, en quelque sorte, son antithèse, en tout cas, pour les dogmatistes monothéistes, car le monothéisme est caractérisée par la croyance, le dogme, la foi, mais semble par ailleurs s’accommoder plus aisément des courants de pensée orientaux, qui, eux, semblent plus fluides, et plus conformes, à mon avis, à la dimension critique de la pensée scientifique.
Il faut dire que, dans ces mondes, ce qui est significatif, la religion et la philosophie ne sont pas séparées, ni séparables. Shankacharya n’est ni philosophe, ni religieux, ou, dit autrement, il est les deux. L’advaïta, sa philosophie, est une déclinaison de la religion. En ce sens, sa traduction, « non-dualité », s’applique peut-être à merveille ! (Il ne s’agit cependant pas, hélas, d’une école de pensée sur la schizophrénie occidentale… il s’agit de la non-dualité de nature entre Dieu et l’âme, si on veut traduire, l’Absolu et l’être individué, si on veut dépersonnaliser.)
Reste que ce monde, n’est pas le nôtre. L’Occident, ce primitif des choses spirituelles, reste un maître des choses matérielles, et des choses mentales appliquées, quoiqu’il lui manque la véritable maîtrise des choses spirituelles. Cette recherche doit faire partie de son effort pour se développer, en tant que civilisation. Il a néanmoins une doctrine qui fait bien pour le reste, et qui lui a permis de contribuer positivement au monde, de le féconder même, et cette doctrine, c’est la pensée scientifique.
La pensée scientifique, véritable révolution de l’esprit, valorisation de la dimension mentale humaine, il est vrai, tronque l’humain, mais met cependant sa raison, sa tête, son mental, en évidence. On ne peut pas, premier point, vous excuserez la dissertation, donc, séparer l’Occident de la pensée scientifique, ils vont main dans la main. Je ne crois pas cependant que cette pensée est la seule globalisable, en fait, je crois qu’elle est la première manifestation de ce type de pensée mondialisable, mais qu’elle ne sera pas la dernière. J’ai insinué dans les quelques lignes ci-haut, que cette pensée est matérialiste, mais surtout, qu’elle nie une dimension humaine : celle de l’esprit. Je crois donc, personnellement, qu’une synthèse prenant compte à la fois de la raison critique au fondement de la pensée scientifique et des pensées spirituelles, est nécessaire, il est nécessaire de les intégrer, pour justement, en faire synthèse et dépasser l’une l’autre.
***
Moi, je vois la Révolution tranquille, caractérisée par le rejet de l’Église, comme une action christique, c’est-à-dire imitant, en un sens le Christ. Car lui, disons-le bien franchement, était anti-clérical, il était contre le clergé juif de son temps, et a cherché la solution dans une autre pensée religieuse ; à l’époque, faire autrement, eut été simplement inconcevable. Au Québec, les gens ont dit : « Non, on ne se laissera plus minoriser, infantiliser dans nos consciences par des clercs, et des théologiens, et des papes. » En cela, ils ont agi comme Jésus qui violait ouvertement, et semble-t-il allègrement, les lois judaïques, comme pour dire : « Allez vous faire voir, bande d’épais. »
Je vois donc cette rupture, il est vrai, non-comblée, anomique, pour le moment, d’une manière saine. La question, c’est comment combler l’anomie sociétale que vous dépeignez, tout en dépassant les formes anciennes de la religion, et même, de la pensée scientifique matérialiste. C’est ça le grand défi de l’Occident.

Bon, là, j’ai vraiment fini mon premier point, petite parenthèse, et je voudrais en revenir à la question initiale de ce texte. La distinction Québec-Occident et Québec-Amérique du Nord. Disons cependant, il faut bien que je justifie mes digressions, que l’enjeu susmentionné, quoiqu’occidental, pourrait néanmoins distinguer le Québec à l’intérieur de cet Occident qui n’a pas résolu son anomie spirituelle.
Le Québec, pourquoi pas, pourrait être l’Israël de la modernité, le lieu où ces questions se résolvent, le germe d’une nouvelle grande pensée civilisationnelle-mondiale. L’Israël, après tout, n’a jamais directement donné lieu à une civilisation, mais elle a été le creuset de la pensée monothéiste, et des civilisations chrétienne et islamique. Ce que je veux dire, c’est que la petitesse démographique n’est, en fait, ou plutôt, ne doit être, que le prétexte de la grandeur d’esprit. Israël, aussi, était petite, mais elle a su être le terreau fertile à la naissance de Yéshouwa, et, comme on dit : Yéshouwa pas tant qu’ça ! (Yéshouwa est le nom hébraïque de Jésus.)

Outre ce grand projet de révolution spirituelle, le Québec, en tant que lieu de rupture, car c’est ça l’indépendance, pourrait être un lieu de dépassement culturel et politique. Le moment de l’indépendance, pourrait, je dirais même devrait être le moment d’une grande rupture, d’une révolution culturelle et politique. Car, sinon, faire l’indépendance ne vaut tout simplement pas la peine. Les Américains n’ont pas que fait l’indépendance, il y a 220 ans, ils ont fait une indépendance-révolution, et la même chose vaut pour les Bolívars et compagnie, en Amérique du Sud, qui ont dépassé le monarchisme, politique et culturel, pour plonger tête première dans le républicanisme.
Je crois donc qu’une révolution s’impose, cette fois-ci une vraie, pas une révolution de survivance comme la Révolution tranquille, mais une révolution de dépassement. Pour cela, il faut voir qu’au Québec, et en Occident, il y a des problèmes. Les gens sont désabusés du politique, ils ne croient plus en les politiciens, et je crois bien, M. Turcotte, que vous êtes un de ceux-là. De plus, au Québec, en particulier, pèse une menace d’assimilation à l’anglosaxophonie, et je ne parle pas de l’instrument, mais de langue porteuse de culture ! Il faut donc, au Québec, révolutionner les formes politiques devenues foncièrement, structurellement désuètes, et, de plus, affirmer l’identité québécoise sur le fondement de la langue française, principal vecteur de notre spécificité occidentale. Le grand ensemble occidental en effet, est dominé, ces temps-ci, par l’anglosaxophonie. Et le monde, lui-même, est dominé par ce Léviathan ! Il faut donc construire un Québec, avec cela, comme révolution : spirituelle, politique et culturelle.

La révolution des esprits, on l’admettra, est un peu hors de portée du mouvement indépendantiste, bien qu’il s’agit là, en fait, de la visée première de ce projet. En effet, la néo-colonisation si caractéristique de la mentalité québécoise est une chose spirituellement malsaine. La politique aussi, dans l’état actuel des choses, est une chose malsaine au Québec, avec toutes ces petites gens, intellectuellement et moralement, qui prennent trop de place. La pénétration culturelle de la canadienneté au Québec, enfin, est aussi une chose spirituellement malsaine, qui plonge le Québec dans un état de tension permanent. Cependant, on l’admettra, le mouvement indépendantiste attaque la révolution de l’esprit par la bande, en cherchant à modifier les formes politiques et culturelles de manière à influer sur cette dimension. Ceci dit, il importera de garder à l’esprit cette dimension, tout en sachant que le mouvement indépendantiste, en tant que mouvement sociétal, doit avoir deux objectifs corollaires à l’indépendance stricto sensu: la révolution culturelle et la révolution politique.
***

Pour situer ces deux révolutions, compagnes de l’indépendance, il faut aborder la question de la spécificité québécoise au sein de l’Occident. Il y a trois fondements, partagés, de cette spécificité, qui se fondent en une spécificité propre, québécoise.

Le premier des fondements partagés est l’appartenance du Québec aux Amériques. Le Québec, continent oblige, est Américain. Nous partageons donc des références et une situation géographique avec cette Amérique. Plus particulièrement, nous sommes Nord-Américains, et être Nord-Américain renvoie, entre autres, à une nette domination de la culture et de la langue anglo-saxonne, dans sa déclinaison étatsunienne, notamment. De ce fait, cela renvoie aussi à ce que les intellectuels de gauche, et les gens de gauche en Amérique Latine, en connaissance de cause, appellent l’empire américain. Cette forme politique, celle de la domination sauvage d’un peuple, d’une grande culture, sur les autres, doit être dépassée, et, au risque d’effrayer les consciences fragiles, disons-le, elle s’ancre dans la démocratie représentative, dans la démocratie impériale états-unienne, et donc, sans vouloir faire tomber l’empire, il faut néanmoins, au Québec, comme ailleurs, chercher des formes politiques qui permettront de dépasser directement les vices de la démocratie représentative, et, indirectement, celle de l’empire états-unien et occidental. Il faut, donc, au Québec, faire une révolution politique, pour que le peuple, vraiment, ait contrôle de son destin, non de manière anarchique, mais organisée et structurée. L’éthique supérieure des peuples, elle, doit ainsi primer sur l’éthique bourgeoise, ou de petites élites, comme on en a, nous aussi, au Québec. Il ne faut donc pas s’exclure de l’empire, on en fait partie, mais, plutôt, il faut de l’intérieur, jouissant d’un état indépendant, chercher à le dépasser, et même, ambition oblige, à devenir le point de rupture, le germe de son dépassement. Il s’agit de ce que je nomme la révolution politique québécoise.

Venons-en au deuxième fondement partagé du Québec au sein de l’Occident : sa francité. Ici, ce fondement partagé a des liens géographiques bien éloignés, en Europe, via la France, et de là, avec le reste du monde à déclinaison francophone. Et ce qui distingue le Québec au sein de l’Amérique du Nord, particulièrement, c’est le français, le fait que le Québec est cet îlot minuscule de français en Amérique. La taille minuscule du Québec au sein de l’Amérique fait qu’il est porté à se rabattre sur la métropole culturelle, la France, car il n’a pas les moyens, complètement, comme les autres mondes linguistiques des Amériques, de développer des références culturelles entièrement endogènes, ou disons beaucoup plus endogènes qu’exogènes. Le Québec est donc encore, culturellement, colonisé par la France. Il doit donc chercher, avec l’appui de l’État, à développer et valoriser les germes de la québécité culturelle, qui le distingue de nos frères et cousins, les Français et les Parisiens !

L’américanité et la francité sont donc les références principales. Mais, il y a aussi une troisième référence, ambiguë à l’extrême, celle de la canadienneté. La canadienneté, s’ancrait autrefois dans une appartenance à l’empire britannique, mais depuis l’indépendance de fait du Canada, après la Seconde Guerre Européenne, des empires coloniaux européens, cette canadienneté est plutôt indépendante. Le Québec a néanmoins hérité de ce passé britannico-impérial qui persiste, par ailleurs, formellement, bien qu’il y ait eu rupture de fait. Ceci dit, l’ambiguïté de cette référence, c’est justement qu’elle est tiraillée, elle est une référence pour lesdits fédéralistes, je préfère le terme néo-colonisés ou anglais, et une contre-référence pour les indépendantistes.

Les Anglais au Québec, c’est encore le terme qu’on utilise, sont en fait des Canadiens au Québec. Leur identité est fondamentalement canadienne. Ce n’est pas qu’elle ne s’hybride pas un peu, mais elle a une dominante canadienne. Cette pénétration canadienne au Québec est le pivot du fédéralisme. Elle constitue un bloc, rigide, quasi intégriste, et, aussi, ce qui est important, le facteur de la division des Québécois, des francophones. L’existence de ce bloc, cette intrusion canadienne en territoire québécois, est la menace qui pèse continuellement sur le Québec. Même si le Québec était indépendant, si ce bloc persistait, ce serait toujours un facteur de division. Il faut donc expliquer aux Québécois, le dire, que l’indépendance, c’est aussi la disparition de ce bloc, à long terme. Autrement dit, l’indépendance, c’est le début d’une incorporation de ce bloc au corps national québécois, c’est sa francisation, pour ceux qui resteront, et l’exil, pour ceux qui partiront. C’est ce que je nomme : la révolution culturelle québécoise. Il n’y a pas que ça, il faut aussi, à mon avis valoriser le fait québécois, distinctif de l’héritage prédominant français, mais, essentiellement, l’incorporation ou l’exil de la communauté anglo-canadienne au Québec, c’est le cœur de cette dimension de la révolution québécoise.

Parce que ce bloc est un facteur de division, il convient de séparer les Québécois en néo-colonisés, dont le caractère distinctif est de voter pour le Parti Libéral du Québec, et en autonomistes-souverainistes-indépendantistes. Vous avez sans doute remarqué que ce dernier nom est un peu long… En effet, toutes les teintes, de la plus pure et la plus claire, celle de l’indépendantiste, à la plus métissée, existent. Le Québec est bien divisé, et le Canada règne en souverain. La clé de la polarisation vers la teinte pure, celle de l’indépendantisme, c’est la guerre, c’est le fait de nommer un intrus, au Québec, de dire qu’ils doivent être assimilés ou partir, et qu’il s’agit, comme le dirait Bolívar, d’une guerre à mort. Pas exactement dans le même sens cependant, car notre guerre n’est pas une guerre de corps, c’est une guerre de langue, et de la culture portée par la langue. Soit, donc, cette culture disparaîtra, mourra, elle-même assimilée, soit elle vaincra, vivra, et se pérennisera en ayant pleine juridiction sur son territoire, le Québec.
***
Il est donc clair, pour boucler la boucle, que cette « canadienneté québécoise », et en fait une polarisation identitaire au sein de la société québécoise, caractérisée par la montée de l’identité québécoise, et son déploiement graduel au sein du territoire du Québec. Mais aussi, d’un affaiblissement relatif de l’identité canadienne. Ce chemin, inéluctable, ne peut que continuer, il peut y avoir des creux, des ressacs, mais le Québec sera un jour indépendant. Pourquoi ? Parce que toute minorité cherche à résister, et si elle n’est pas écrasée, elle se renforce. "Ce qui ne te tue pas te rend plus fort", et, pour le dire de manière poétique, c’est parce que nous sommes que nous serons. Le sentiment de la nation, après tout, c’est une petite transcendance, qui unit et renforce. Il ne s’agit, cependant, que d’une petite transcendance, celle d’une culture humaine, elle-même transcendée par une plus grande appartenance, celle d’une civilisation humaine, et, enfin, par une très grande transcendance, celle de l’humanité, puis, ensuite, comme le disaient les Anciens, M. le Théologien, il y a Dieu, le Suprême, le Transcendant, l’Innommable, l’Éternel.

David Litvak

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