Leçons d'une dictature

Exécution de Saddam - malaise et désapprobation



Tout en protestant de leur opposition à la peine de mort, plusieurs gouvernements européens auront été plutôt soulagés par la fin abrupte de Saddam Hussein. Ils pavoisent ces jours-ci au faîte de la morale, sinon de la civilisation, laissant aux États-Unis le rôle moins reluisant d'avoir cédé le célèbre prisonnier à ses ennemis irakiens. Mais, s'agissant de l'Irak, ont-ils pour autant les mains propres?
D'aucuns voient dans la pendaison du «boucher de Bagdad» une sanction exemplaire propre à faire réfléchir quiconque serait tenté d'imiter sa conduite en croyant bénéficier, le cas échéant, de l'impunité. Pourtant, après ses «nettoyages ethniques» en ex-Yougoslavie, un Slobodan Milosevic n'a finalement pas été puni. Et un Augusto Pinochet, le dictateur chilien, est mort tranquille dans son lit.
Les tyrans sont rarement assagis à l'idée d'un châtiment. En Irak même, la mort annoncée de Saddam n'a pas dissuadé de leur fanatisme les escadrons sectaires qui refont la carte du pays à coup d'attentats meurtriers, tuant jusque dans les mosquées. Derrière une démocratie de carton-pâte sévit une impitoyable guerre de religion. Pas plus que les psychopathes hier au pouvoir, les fanatiques en mal de les remplacer refusent de se laissent intimider.
D'autres commentateurs font une distinction entre l'époque baasiste, close avec la mort de Saddam, et un nouvel Irak qui sortirait bientôt du chaos. C'est la thèse aussi défendue par la Maison-Blanche. Pourtant, le chaos ouvert par l'invasion du pays était déjà latent sous la dictature. Il aura plutôt été accentué avec les appuis donnés à Saddam, y compris par des pays démocratiques, malgré ses atrocités et ses ambitions criminelles.
Les pires crimes de Saddam, en effet, la guerre qu'il a déclenchée contre l'Iran, les gaz mortels qu'il a utilisés le jour où l'agression a mal tourné, puis contre des populations kurdes d'Irak, tous ces crimes auraient-ils été possibles sans les pays qui lui ont vendu des armes, les industriels qui ont fourni les moyens d'accéder aux engins de destruction massive, et les autorités internationales qui ont fermé les yeux?
Bien avant sa retraite forcée du Koweït et le scandale du «pétrole contre nourriture», Saddam avait bénéficié de maintes complicités, tant en Europe qu'aux États-Unis. Des banques lui ont permis de détourner des fonds, tirés des courses de chevaux (pourtant réprouvées par l'islam) puis du pétrole, et servant à payer les milliers d'agents secrets qui lui ont permis de neutraliser l'État irakien, armée comprise, et d'éliminer ses opposants. De même a-t-il pu ainsi bâtir et cacher cette fortune à laquelle puiserait maintenant la résistance à l'occupation.
Dans la guerre contre l'Iran, les États-Unis n'ont pas vendu d'armes à Saddam Hussein. L'Irak était alors inscrit sur la liste des pays soutenant le terrorisme. Néanmoins, ils lui ont ouvert un crédit dont il avait un pressant besoin. La Commodity Credit Corporation (CCC) du département américain de l'Agriculture allait lui garantir 300 millions de dollars en 1982. En 1987, la dette de l'Irak envers la CCC atteignait 1045 milliards. Dans ces années cruciales, les échanges avec ce pays passeront de 571 millions à 3,6 milliards. À la même période, 70 entreprises font partie du US-Irak Business Forum. Pas mal pour un fauteur de guerre et de génocide.
De même, si elle s'opposera plus tard à la guerre en Irak, la France n'avait guère été hostile, sous Mitterrand, à la guerre de Saddam contre l'Iran. Entre 1981 et 1988, elle lui a vendu des équipements militaires pour près de 12 milliards de dollars.
Guère de doute
Pourtant, dès les débuts, les ambitions militaires de Saddam, sinon ses projets criminels, ne faisaient guère de doute. Des firmes américaines et britanniques refusèrent, pour cette raison, de lui fournir les équipements et la technologie qui lui auraient permis de se doter d'armes chimiques, biologiques ou même nucléaires. Bagdad s'est alors tourné - avec succès quant aux armes chimiques - vers des entreprises européennes (notamment ouest-allemandes, suisses, françaises, hollandaises, belges et italiennes). Des milliers de soldats iraniens et de civils kurdes en payèrent le prix.
Pour les partenaires de Saddam dans l'organisation de cette l'industrie, pourtant illégale, des armes chimiques, il n'y a pas eu de procès, encore moins d'échafaud. Après le gazage de populations civiles au nord du pays, seul un marchand hollandais de produits chimiques, Frans van Anraat, fut condamné, en Europe, à 15 ans de prison, pour ce que le tribunal a qualifié de génocide. Certes, un Canadien, Gerald Bull, a été liquidé, probablement par des agents d'Israël, avant de pouvoir remettre un super-canon à Saddam.
Mais les autres collaborateurs des projets balistiques courent encore.
En faisant mourir Saddam Hussein, les États-Unis et le cabinet qu'ils ont installé à Bagdad pensent peut-être décourager les insurgés du Baas et les sunnites que le dictateur avait favorisés. Certes, l'exécution du dictateur aura donné quelque satisfaction aux proches de certaines des victimes tombées, depuis 30 ans, sous cette cruelle dictature. Mais cela n'aura pas rapproché les ennemis d'hier ni créé un climat de réconciliation entre les composantes, historiquement rivales, de ce pays.
Il aurait été plus judicieux, dit-on, de remettre les dirigeants du régime déchu à une cour internationale. Mais une telle justice indépendante, impartiale et n'ayant pas trempé dans des accords criminels, fait peur, non seulement aux dictateurs qui pourraient avoir à y rendre des comptes, mais surtout à leurs complices, comme c'est le cas pour l'Irak.
Les États n'ont pas de principe, prétend-on, seulement des intérêts. Mais l'histoire de cette dictature illustre, s'il en était besoin, l'échec de cette morale pragmatiste.
Quand le Baas, prenant le pouvoir à Bagdad, fut courtisé par Moscou, la CIA américaine avait trouvé expédient de financer ce parti. Les communistes d'Irak furent vite arrêtés et liquidés. Les institutions irakiennes puis les Irakiens ne mirent pas de temps à subir le joug de Saddam. Et quand, l'URSS étant en lambeaux, c'est l'Iran de Khomeyni qui inquiéta Washington, il parut expédient de laisser Saddam attaquer Téhéran. Des centaines de milliers de gens payèrent alors le prix de la tranquillité occidentale.
Pour en finir avec un pareil régime, il aura fallu deux guerres contre Saddam, au risque, cette fois-ci, de jeter tout le Moyen-Orient dans un embrasement incontrôlable.
Devant un si lamentable bilan, il paraît dérisoire de tenir Saddam Hussein pour seul responsable des fléaux qui ont affligé l'Irak. Au reste, dans cette région aux abois, peu sont dupes de la pendaison de l'ancien dictateur.
Quiconque y tiendra son pouvoir des États-Unis sait mieux maintenant quel sort l'attend advenant un changement de politique à Washington.
Contre l'islamisme radical, Washington a repris la stratégie de l'aide aux dictatures. Nul ne sait quelle «victoire» en sortira.
Par contre, il est certain qu'aucun régime ainsi mobilisé n'épargnera, au besoin, sa propre population. Déjà, même en Amérique et en Europe, les droits fondamentaux reculent.
On traque, il est vrai, les filières financières du néoterrorisme et les institutions à son service. Mais quels complices des dictatures, de leurs agressions et de leurs pillages sont mis en accusation?
Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.
redaction@ledevoir.com


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