Le Congo le plus grand pays francophone

Chronique de José Fontaine

Il y a quelques années, à la Katholieke Universiteit te Leuven, un Professeur d’université congolais, face à la question d’un ami flamand de savoir la raison pour laquelle les Congolais n’adoptaient pas une langue africaine comme langue officielle, répondit que ce pays immense, quatre fois comme la France (plus grand que le Québec et qui, en Europe, irait du Portugal à la Russie : 2.300.000 Km2), en a des centaines. Le français parlé par 7% de la population est la seule langue de liaison imaginable. Il y a aujourd’hui au Congo sept fois plus d’habitants qu’en 1960 lors de l’indépendance, près de 70 millions. On estime parfois à 10 millions de morts (sur 20 millions de l’époque), les conséquences de la colonisation du Congo par Léopold III de 1885 à 1905 : travaux forcés effectués sous la terreur et conséquences en cascades, ce qui a été très très bien expliqué par Adam Hochschild dans Les fantômes du roi Léopold II chez Belfond, Paris, 1998, (maintenant en livre de poche).
L’ambassadeur Jules Marchal, ancien fonctionnaire flamand au Congo, a consacré toute la fin de sa vie à publier sur ce thème, un hommage doit lui être rendu. Hochschild lui-même m’a dit à quel point cet homme a brisé le mur du silence. Ce 15 novembre, on fête le 100e anniversaire de la remise du Congo à la Belgique, Léopold II s’en étant fait au départ son propre jardin, un jardin dont les plantes étaient parfois des êtres humains… La colonisation a été atroce partout, mais Marchal m'a toujours dit qu'en Afrique léopoldienne, tous les records d'inhumanité avaient été battus. La Belgique a élevé à tous les coins du pays des statues de Léopold II. Cette année-ci, deux d'entre elles sont recouvertes de sang.
La guerre, la guerre, la guerre...
Le Congo a été déchiré récemment par deux guerres internes, en 96-97 et en 1998-2002, cette dernière ayant fait 4 millions de morts. Les milices hutues chassées du Rwanda par le pouvoir tutsi, lors du génocide de 1994, semblent entretenir des troubles sans fin dans la province du Kivu qui est limitrophe du Rwanda, un pays de 8 millions d’habitants, plus petit que la Belgique (26.000 km2). Elles font peser aussi une menace sur le régime au pouvoir au Rwanda. Un sommet a eu lieu à Nairobi à l’initiative de Louis Michel, ancien ministre des affaires étrangères et actuel commissaire de l’UE au développement et à l’aide humanitaire. Cet homme demeure crédible aux yeux des différents partenaires, dont le Président Kagamé (Rwanda) et le Président congolais (Kabila).
La RTBF (télévision wallonne et bruxelloise), a interrogé le rebelle Laurent Nkunda qui semble bien dominer la situation sur le plan militaire au Kivu, dans une armée dont les cadres sont anglophones, on l’a bien entendu. Dans une interview très brève il a souligné qu’il n’était pas qu’un militaire et qu’il souhaitait aller jusqu’à Kinhasa, le Congo lui semblant devoir changer de régime. C’est d’autant plus étonnant que, avec l’aide de la Belgique, des élections régulières ont été organisées au Congo il y a quelques mois, ce qui fait du régime actuel, un régime légitime pour reprendre le qualificatif utilisé par le Wallon Louis Michel.
Le ministre belge des affaires étrangères belges, le Flamand Karel de Gucht semble, lui, complètement hors-jeu. Il a multiplié en public, depuis des mois, les accusations contre le régime corrompu de Kinshasa et le Congo lui a finalement récemment fermé ses frontières, qu’il ne ferme pas à Louis Michel ni à Charles Michel, le fils du premier, mais qui est un homme d’envergure comme son père et est présentement le ministre fédéral belge de la coopération au développement.
Il est assez évident que les personnalités wallonnes ou francophones sont plus favorables à Kinshasa que le monde politique flamand, mais cela ne veut pas dire que cette sensibilité flamande dicte sa vision à l’ensemble du gouvernement belge. Le Premier ministre Leterme désire que la Belgique coopère avec le Congo. La Communauté Wallonie-Bruxelles a l'une de ses cinq Délégation générales en Afrique à Kinshasa (les trois autres à Tunis, Alger, Rabat, la cinquième à Dakar).
Un imbroglio sanglant
Il est difficile de se retrouver dans tout cela. Notre presse, nos hommes politiques connaissent bien le Congo. Pourtant, il n’y a pas d’analyse. Peut-être parce que personne ne s’y retrouve dans ces violences dont on ne voit pas le sens exact, même pervers, disons. Les armées se combattent, l’armée congolaise contre les rebelles, se trouvant des alliés équivoques dans des milices guerrières (les Maï-Maï dont Le Monde décrivait ce matin l’un des soldats de 10 ans, responsable d’un barrage), d’anciens soldats hutus, tant de soldats qui vivent sur le dos des habitants qui sont probablement les pires vaincus de toutes ces guerres. Il semble que les pays de l’Afrique australe en ont marre de ce foyer permanent d’instabilité qu’est le Congo et on indique que l’Angola s’engagerait aux côtés des forces légales congolaises. J’ai entendu l’autre jour la porte-parole de la force de l’ONU sur place se révolter contre les projets de Laurent Nkunda vis-à-vis du pouvoir légitime installé à Kinshasa. La force de l’ONU compte 17.000 hommes, mais en apparence, un peu impuissants (on voudrait pouvoir compter sur cette force, mais dans un pays quatre fois grand comme la France?).
Il y a là des milices barbares, dont les recrues sont parfois des enfants à qui on impose comme épreuve d’initiation de violer leurs mères. Lors d’un Congrès international sur l’éducation spécialisée tenu à Namur en 2007, des éducateurs congolais me disaient qu’il était à peu près impossible qu’un tel enfant-soldat soit réintégré dans sa famille. Puisqu’il était un éducateur, je lui posai alors la question de savoir si se soucier qu’il y ait des éducateurs au Congo, n’était pas un « luxe », vu les besoins pressants en matière d’une sécurité de base à assurer par une bonne armée (je ne suis pas militariste mais…), notamment. Il me répondit que le besoin d’accompagner ceux qui souffrent n’est jamais un besoin secondaire. Lorsque l’on dit à un Africain, alors, que tout cela est épouvantable, il vous fait, dans un grand rire, une profession de foi optimiste dans l’avenir et ne se gêne pas pour nous dire que nous, les Européens, nous sommes de fameux douillets amoureux de la sécurité donnée par l’Etat maternel… Y compris les éducateurs spécialisés.
L’horreur africaine et le rire des Africains
Il est insupportable de voir que cette Afrique francophone qui nous est si proche soit en train une nouvelle fois de subir les pires souffrances. Il est certain que la solution doit venir des Africains, des Congolais, mais l’Europe et la Belgique, la Francophonie aussi, ne peuvent se détourner d’un drame que, je l’avoue, je trouve insupportable. Notamment à cause d’ amis rwandais qui vivent dans Goma la capitale du Kivu, convoitée par Laurent Nkunda, amis que nous revoyons tous les ans, notamment cet été, et qui nous avaient bien fait rire (encore).
Aussi légère que pourra sembler ma conclusion, j’ai envie de dire que le monde a besoin du rire d’une Afrique en paix, un besoin fondamental, sans lequel nous serions amputés de l’essentiel. Car qu'est-ce que l'humanité sans l'Afrique? Qu'est-ce que l'Afrique sans le Congo?
José Fontaine
Dernières nouvelles
Il semble cependant aux dernières nouvelles que l'on s'oriente vers une solution: le Congo collaborerait avec le Rwanda pour réduire la menace que font peser sur le régime en place à Kigali les anciennes milices présentes sur le territoire congolais qui furent au service du régime hutu génocidaire, milices hutues qui pourraient expliquer la présence de Laurent Nkunda.

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José Fontaine355 articles

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Né le 28/6/46 à Jemappes (Borinage, Wallonie). Docteur en philosophie pour une thèse intitulée "Le mal chez Rousseau et Kant" (Université catholique de Louvain, 1975), Professeur de philosophie et de sociologie (dans l'enseignement supérieur social à Namur et Mirwart) et directeur de la revue TOUDI (fondée en 1986), revue annuelle de 1987 à 1995 (huit numéros parus), puis mensuelle de 1997 à 2004, aujourd'hui trimestrielle (en tout 71 numéros parus). A paru aussi de 1992 à 1996 le mensuel République que j'ai également dirigé et qui a finalement fusionné avec TOUDI en 1997.

Esprit et insoumission ne font qu'un, et dès lors, j'essaye de dire avec Marie dans le "Magnificat", qui veut dire " impatience de la liberté": Mon âme magnifie le Seigneur, car il dépose les Puissants de leur trône. J'essaye...





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