Le cheval de Troie

La nation québécoise vue du Québec

Il était prévisible que la motion-surprise du premier ministre Stephen Harper sur la reconnaissance de la nation québécoise provoque des dérapages, mais on ne s'attendait pas à ce que la perte de contrôle se produise dans le camp souverainiste.
Certes, il était très enrageant pour le Bloc québécois de se faire rouler de la sorte, et M. Harper a peut-être manqué de courtoisie en n'informant pas à l'avance l'opposition de tout le contenu de sa déclaration, mais Michel Gauthier a complètement perdu les pédales en comparant les événements de mercredi à la Chambre des communes à la «nuit des longs couteaux» de novembre 1981.
Le leader parlementaire du Bloc a un talent oratoire certain, mais après avoir grimpé dans les rideaux presque chaque jour pendant 13 ans, il semble maintenant incapable d'en redescendre.
Gilles Duceppe a bien fait de se raviser. Mieux vaut reconnaître s'être trompé et avoir l'air un peu fou le temps d'un point de presse que de commettre une erreur qui risquait de le hanter pendant des années. Jusqu'à nouvel ordre, le Québec fait toujours partie du Canada, et ce n'est pas une motion de la Chambre des communes qui va l'empêcher d'en sortir si les Québécois le veulent vraiment.
Cette fois-ci, André Boisclair a eu la bonne réaction. Même si cette reconnaissance de la nation québécoise n'a aucune portée juridique, «nous avons progressé dans les symboles, et ce n'est pas sans valeur», a-t-il reconnu.
Prendre acte de ce progrès ne constitue d'aucune façon une réédition du «beau risque». Il n'y a pas là l'ombre du début d'un nouveau partage des pouvoirs qui justifierait une remise en question du projet souverainiste, mais tout ce qui va dans le sens de la reconnaissance de la spécificité québécoise est bon à prendre. La population n'aurait pas compris que les souverainistes crachent là-dessus, et M. Boisclair l'a sans doute fait comprendre au chef du Bloc.
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Tout le monde ou presque reconnaît que sur le plan tactique, le premier ministre Harper a eu un réflexe brillant, même s'il réfléchissait déjà à la question depuis un certain temps. Les députés conservateurs du Québec auraient été aussi embêtés de devoir voter contre la motion du Bloc que les bloquistes de s'opposer à celle de M. Harper.
Soit, il a également ôté une épine du pied des libéraux, qui s'apprêtaient à se déchirer lors de leur congrès, mais au cours de la prochaine campagne électorale, le PC pourra légitimement faire valoir aux Québécois qu'il a été le premier à les reconnaître comme nation.
Remarquez, il n'est pas dit que cette manifestation d'ouverture compensera, dans l'esprit des électeurs, le reniement du protocole de Kyoto et la poursuite de l'engagement militaire canadien en Afghanistan. Quoi qu'on puisse en penser à l'extérieur du Québec, la question nationale n'est pas une obsession de tous les jours.
Si cette motion a semé l'euphorie dans le camp fédéraliste, il se pourrait bien que M. Harper lui ait fait un cadeau en forme de cheval de Troie, qui rendra encore plus difficile, voire impossible, toute réforme de la Constitution susceptible de satisfaire le Québec.
Les réactions ont été diverses au Canada anglais. Malgré certaines réserves, le Globe and Mail a réservé un accueil plutôt positif à la motion du premier ministre, alors qu'elle a sonné le glas d'un Canada uni, selon le National Post. Même parmi les chroniqueurs fédéralistes «purs et durs», on ne s'entend pas. Bill Johnson a crié au génie, et Andrew Coyne, à l'apocalypse.
Les expériences de Meech et surtout de Charlottetown ont cependant démontré les limites de la capacité des leaders d'opinion d'imposer une réforme constitutionnelle à la population. Malgré tout le poids des pouvoirs politique, économique et, dans une large mesure, médiatique, l'entente de Charlottetown a été rejetée aussi bien par les Canadiens que par les Québécois.
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Sans être scientifiques, les coups de sonde effectués par les journaux peuvent être très instructifs. Au Canada anglais, on peut faire l'hypothèse selon laquelle les lecteurs du Globe and Mail sont plus ouverts ou plus pragmatiques que la moyenne. Sur les 13 349 personnes qui ont répondu à son vox pop de mercredi, 52 % ont dit approuver l'initiative de M. Harper, alors que 48 % l'ont désapprouvée.
La veille, le Globe avait plutôt demandé à ses lecteurs s'ils considéraient eux-mêmes le Québec comme une nation au sein du Canada. La proportion de oui n'était plus que de 41 %, contre 59 % de non.
Les lecteurs du Toronto Star, qui a le plus fort tirage au pays, étaient encore plus défavorables à cette idée: seulement 30 % reconnaissent que le Québec forme une nation au sein du Canada. Parmi ceux du Toronto Sun, plus populiste, la proportion baisse à 25 %.
Depuis trois jours, M. Harper ne rate aucune occasion de répéter que sa motion n'aura aucun effet concret. Précisément. Si cette reconnaissance sans conséquence suscite une telle opposition, qu'est-ce que ce sera le jour où on voudra en faire une clause interprétative de la Constitution?
Il est vrai que le Québec est exclu de la Constitution canadienne depuis 25 ans sans que la Terre ait cessé de tourner pour autant. Un jour ou l'autre, il faudra pourtant corriger cette anomalie. Le ministre responsable des Affaires intergouvernementales, Benoît Pelletier, disait dernièrement que c'est inévitable.
Dans son rapport de 2001, qui tient lieu de politique constitutionnelle pour le gouvernement Charest, M. Pelletier s'était toutefois bien gardé de faire de la reconnaissance de la nation québécoise une condition sine qua non de l'adhésion du Québec à la Constitution de 1982. Il sera maintenant impossible pour n'importe quel gouvernement québécois d'exiger moins. M. Pelletier doit commencer à se demander s'il vivra assez vieux pour voir le jour où quelqu'un osera rouvrir le dossier.
mdavid@ledevoir.com


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