La honte: se fabriquer des héros plutôt qu'un État

Hubert Aquin


«La fatigue culturelle du Canada français», dont est tiré ce texte, a été publié en mai 1962 dans la revue Liberté. Tous les jours de cette semaine, nous en publions des extraits correspondant au débat du jour, auquel le public est convié à la salle Marie-Gérin-Lajoie de l'UQAM à 20h (entrée libre). Le débat est animé par Michel Lacombe à la suite de l'émission de radio de la Première Chaîne diffusée à 19h30.
Ce soir, le thème «Pourquoi le Québec a-t-il honte de son passé?» réunira Jean-Philippe Warren, Joseph-Yvon Thériault, Denise Bombardier
et Robert Comeau.
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Le nationalisme qui étonne d'abord, comme
les premiers cris d'adolescence du fils, finit par être considéré avec sollicitude non seulement par les fédéralistes mais par tous les Canadiens français fatigués à la seule pensée qu'il faudrait faire un effort pour exister en dehors du système d'acceptation et de grandeur que proposent leurs leaders, apôtres de la compréhension, de l'union, des grands ensembles, de l'urgence des grands problèmes du monde ou de la religion.
Ce système (aurait-il été pensé qu'il ne serait pas plus cohérent!) fonctionne très bien et depuis longtemps, et ne comporte nullement la disparition du fait français au Canada mais la domestication à tous les niveaux et dans les consciences.
La preuve de son efficacité réside dans sa diffusion au Canada français où se trouvent ses meilleurs défenseurs car, en français et l'émotion dans la voix, ils persuadent aisément leurs compatriotes de la nécessité de rester canadiens-français et prouvent d'un vieux souffle qu' «il n'en tient qu'à nous de nous faire valoir, car c'est en étant meilleurs qu'on donnera au Canada anglais l'image d'une culture canadienne-française vigoureuse».
«Si le Québec devenait cette province exemplaire, si les hommes y vivaient sous le signe de la liberté et du progrès, si la culture y occupait une place de choix, si les universités étaient rayonnantes et si l'administration publique était la plus progressive du pays - et rien de tout cela ne présuppose une déclaration d'indépendance! -, les Canadiens français n'auraient plus à se battre pour imposer le bilinguisme, la connaissance du français deviendrait pour l'anglophone un "status symbol", cela deviendrait même un atout pour les affaires et pour l'administration. Ottawa même serait transformée, par la compétence de nos politiques et de nos fonctionnaires» (Pierre Elliott Trudeau, «La nouvelle trahison des dercs», Cité libre, avril 1962, page 16.)
Une déréalisation
La logique du système semble inconsciemment fidèle à son but. Est-il besoin ici de faire le point avec l'entreprise, inconsciente sûrement, de «déréalisation» du Canada français dans sa globalité? Celui qui veut percer doit renoncer à l'élan culturel qui lui est donné par le Canada français et, au départ, se trouve une situation de fatigue culturelle, dragon intérieur dont il doit triompher individuellement comme pour faire la preuve que, par lui, le Canada français a droit à l'existence!
Mais on oublie que cela ne peut se réaliser qu'au niveau de l'exception et, par conséquent, ne valorise que l'individu car, pour ce qui est de la culture qu'il incarne, sa dévaluation se trouve impliquée dans le triomphe «exceptionnel». «[ ... ] [L)a réussite personnelle et localisée tend d'autant plus à se poser pour soi comme moment essentiel que la réussite commune semble plus compromise ou plus éloignée.» (Jean-Paul Sartre, Critique de la raison dialectique, Paris 1960, page 572.).
Mais pourquoi faut-il que les Canadiens français soient meilleurs? Pourquoi doivent-ils «percer» pour justifier leur existence? Cette exhortation à la supériorité individuelle est présentée comme un défi inévitable qu'il faut relever. Mais ne l'oublions pas, le culte du défi ne se conçoit pas sinon en fonction d'un obstacle, d'un handicap initial, et peut se ramener, en dernière analyse, à une épreuve de force à laquelle est soumis chaque individu.
L'exploit seul nous valorise et, selon cette exigence précise, il faut convenir que Maurice Richard a mieux réussi que nos politiciens fédéraux. Nous avons l'esprit sportif sur le plan national et comme nous rêvons de fabriquer des héros plutôt qu'un État, nous nous efforçons de gagner individuellement des luttes collectives.
* Cet extrait est tiré du livre Mélanges littéraires II - Comprendre dangereusement, édition critique établie par Jacinthe Martel avec la collaboration de Claude Lamy; Leméac Éditeur (Bibliothèque québécoise), 1995.


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