Littérature québécoise

La fougue révolutionnaire d'Hubert Aquin

Hubert Aquin

Titre VO : Hubert Aquin, la course contre la vie
Description : Jacques Beaudry, HMH Constantes, Montréal, 2006, 124 pages
Quelle oeuvre peut tenir en une seule phrase de vérité? Pas celle d'Hubert Aquin, dont la sensibilité exacerbée l'a conduit à s'identifier à sa nation. Ce destin d'un homme et d'une collectivité soudés, Jacques Beaudry le cerne dans un essai dense et concis, Hubert Aquin ou la course contre la vie, dont l'intelligence des propositions ravira qui veut approfondir ou mieux saisir l'explosif Aquin.
Pour l'avoir médité, aimé jusqu'à risquer l'identification, pour formuler à son tour ce désir dévorant et absolu d'une conception poétique du monde, Beaudry en vient à la certitude suivante : «L'oeuvre aquinienne est l'objectivation d'une conscience criminelle par la conscience tourmentée de sa victime.»
L'idée est tout sauf simple. Elle met en relation les mouvements déchirés d'une conscience de guérillero, livrant une guerre sans merci au nom d'une juste rébellion, et le mystère philosophique de la mort, tel qu'Aquin l'a posé à la suite de Camus s'interrogeant sur la guerre et le suicide. Beaudry montre comment l'excitation et l'intensité de l'action, provoquée par la collectivité, imposent la spirale des gestes jusqu'au suicide retentissant que l'on sait. L'écriture s'inscrit dans les phases logiques du drame collectif.
Le guérillero
Tout est affaire de fougue, l'engagement comme la vision lucide. L'essayiste passe au crible les gestes significatifs de l'écrivain, la mort annoncée dans une perspective de violence grandissante, et il les compare à d'autres tragédies, celles de Van Gogh, de Byron. Avec justesse, il reprend les faits d'une vie passionnée, soulevant les modes subtils des enchaînements provocateurs dans cette conscience vive.
L'insurrection d'Aquin jusqu'à son impasse nihiliste, sa délinquance aux aspects libérateurs et magnifiques, Beaudry les restitue dans un contexte philosophique et littéraire large, qui donne un sens universel à l'entreprise québécoise de ce fauteur de trouble. Coup d'éclat égale-t-il coup d'État ? Il le soutient. Même si l'échec talonne ce geste violent, le sens politique en demeure irrépressible.

Si cet essai élargit le monde d'Aquin par de multiples références, c'est parce qu'il comporte de véritables lignes de force. Chaque apport y est soutenu par une preuve sensée d'écriture, de lecture, extirpée de l'énorme travail aquinien et réorchestrée posément. Un portrait se dégage donc de cette Course contre la vie : un guérillero sans concession, arc-bouté contre l'invivable. Jusqu'au bout, à l'épuisement terminal, la logique tient.
Le contexte
Il est double. D'un côté, il y a la culture. En gros, c'est l'arme. Balzac, Nabokov, Dostoïevski, Joyce et tous les autres. Aquin les dévore et les rumine, passant des personnages aux instances de la création avec une imagination aussi amoureuse que criminelle. Il s'identifie, se dédouble, s'exerce, s'interpose et s'impose. Il est de toutes les grandes batailles des héros, qu'il s'approprie. Ainsi, il forme une oeuvre vigoureuse, exigeante, très allusive et postmoderne.
De l'autre côté, il y a l'histoire. En gros, c'est l'énergie. Celle des Patriotes de 1837, acculés à la passivité des vaincus, est un coeur exposé. Viennent ensuite les attentats felquistes et la Crise d'octobre. Sur le terrain culturel, Aquin reprend ces furies là où les combats cessent. Prochain épisode triomphe de sa rage, enfin canalisée. «Aquin met en jeu la société qui triche», écrit Beaudry, et il ne cesse, jusqu'à Neige noire, d'intensifier «une contestation globaliste et violente de notre société».
Entre l'histoire et l'écriture, la mélancolie aquinienne passe par des contrepoints frénétiques. Un besoin vital jaillit : dépenser le capital déposé en réserve. Beaudry commente avec justesse le «roman total» qu'Aquin a poursuivi sans relâche, valorisant son rêve faustien, relevant sa théâtralité et ses baroquismes. Plus encore, il avive le mouvement concentrique, au modèle cosmique, qui n'a cessé de déporter l'énergie du créateur, destructeur des formes immédiates et entêté d'un seul but, la perspective hors champ de la révolution.
L'homme total
«Hubert Aquin dans ses romans renverse la réalité réduite qui nous est impartie en lui donnant une portée universelle : il suissise, italinanise, norvégise le Québec, il l'africanise, l'européanise, l'américanise, il le démesure géographiquement, mais aussi dans le temps, pour remplir sans attendre le vide historique qu'on lui destine de l'histoire de toute l'humanité.»
Au vertige des chutes et du vide, Beaudry, compréhensif et soutenant de l'homme total, ouvre les yeux sur la noirceur infinie qui fascina Aquin. De sa relecture empathique, méritante vu la complexité du personnage et de sa pensée, un lecteur d'Aquin, bouleversé par ses accès autodestructeurs, trouvera un excellent viatique. Le cri de la révolution, proprement inassimilable, à la fois crime et douleur de victime, résonne sans faiblesse, avec son mystère et sa dimension sacrificielle. Le don d'un moi plus grand que ce qui lui permet d'exister se restitue au-delà de la corrida, jeu éprouvant, sans cesse re-fantasmé, ensorcelant malgré le sang versé.
Collaboratrice du Devoir


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