De Trudeau-Lévesque à Dion-Boisclair...<br>... ou la fausse logique des institutions

Dion - le défi Québec



Il semble assez clair que la victoire de Stéphane Dion tient d'abord à la volonté de la machine libérale de bloquer la voie à Michael Ignatieff et à son incapacité de faire passer Bob Rae. Reste que la victoire du nouveau chef a été plutôt impressionnante. Bien de l'eau coulera sous les ponts de l'Outaouais avant la prochaine élection générale, mais il est permis de penser qu'on peut s'attendre, d'ici à quelques mois, à vivre un autre cul-de-sac politique. Après Trudeau vs Lévesque, puis Chrétien vs Bouchard, nous voilà possiblement devant Dion vs Boisclair.
Comment expliquer que les mêmes citoyens, le même électorat, dans exactement le même contexte, se complaisent à maintenir en place les contraires? Les gens qui pensent que la «ligne dure» tenue par Stéphane Dion ouvre la voie à la souveraineté ont vite fait d'oublier qu'elle n'a desservi ni Trudeau ni Chrétien. Pourquoi desservirait-elle Dion? Quelle est la logique derrière cette apparent manque de logique qui fait que les électeurs choisissent de maintenir, en même temps, deux options contraires, deux démarches en opposition radicale, deux frères ennemis?
Je crois que la réponse se situe dans la logique de nos institutions politiques.
Jouer les oppositions
Dans n'importe quelle forme de démocratie, les citoyens s'attendent à ce que le pouvoir soit, d'une façon ou d'une autre, contrebalancé par un autre pouvoir. En ce moment, la plupart de nous applaudissent de voir le système politique américain fournir les contrepoids aux folies de George Bush. Mais, justement, le régime parlementaire britannique que nous pratiquons ici ne comporte pas de telles garanties.
Ce régime, comme disait René Lévesque, est une «dictature effective du cabinet du premier ministre et de son entourage». On n'a qu'à voir aller le premier ministre du gouvernement canadien, minoritaire en plus...!, qui transforme radicalement la ligne maîtresse de la politique étrangère, celle de l'environnement, celle de l'administration de la justice, sans hésiter à couler 15 milliards de dollars dans l'achat de quincaillerie militaire. Où sont les contrepoids? Dans le système britannique, le seul vrai pouvoir de l'opposition est de gueuler en attendant les élections.
Devant le pouvoir abusif de nos premiers ministres, à Québec comme à Ottawa, le seul vrai recours du citoyen est de jouer l'un contre l'autre. C'est le fédéralisme au Canada qui assure la séparation des pouvoirs, le «check and balance», la protection des citoyens contre l'abus du pouvoir. La sagesse politique en a même fait un adage: «rouge à Ottawa, bleu à Québec» ou l'inverse. Et on commence déjà à le dire: si Boisclair est élu à Québec, c'est la victoire automatique pour Dion à Ottawa.
À la fois notre régime parlementaire et le mode de scrutin que nous pratiquons sont des systèmes de confrontation. Les deux maintiennent en opposition stérile deux partis, deux options, deux destins. Depuis longtemps les citoyens sentent qu'ils sont gouvernés bien au-dessus de leurs têtes, tout autant à Québec qu'à Ottawa. Une façon d'atténuer l'effet d'impuissance est justement de jouer les oppositions en mettant chaque gouvernement dans les pattes de l'autre.
Ainsi, le Parti québécois, qui prétend conduire le pays à la souveraineté, est un des premiers responsables du maintien d'un système où la «lutte avec l'autre» prend préséance sur le rassemblement chez soi.
Dès l'arrivée de Jacques Parizeau au poste de premier ministre, le PQ a abandonné le programme démocratique de son fondateur, René Lévesque. Si l'on avait poursuivi dans cette voie, on aurait une Assemblée nationale vraiment représentative de la nation, des gouvernements aux mandats établis vraiment par l'électorat, possiblement un chef de l'exécutif tirant sa légitimité du suffrage universel direct.
En un mot, on aurait des institutions politiques québécoises qui nous seraient propres, qui permettraient que la dynamique démocratique normale d'une société se joue pleinement dans le cadre de cette société sans avoir à recourir à des éléments extérieurs. C'est le chemin contraire qu'on parcourt quand, comme Bernard Landry et d'autres, on jubile à l'idée que la venue de Stéphane Dion va «foutre le bordel» et nous conduire à la sérénité de la souveraineté...
Au fond, c'est la «ligne dure» à Québec qui appelle tout normalement la «ligne dure» à Ottawa. Et c'est leur affrontement qui crée le cul-de-sac.
Vingt ans après le départ de René Lévesque, le PQ est devenu l'architecte de son propre immobilisme. Incapable de faire le ménage dans des institutions vétustes, mais qui lui donnent, à lui, le pouvoir, il éloigne lui-même le jour où le pouvoir appartiendrait aux Québécois. On n'y a toujours pas compris que la souveraineté de l'État passe d'abord par la souveraineté populaire. La démocratie est la condition de l'indépendance et non pas sa conséquence.
André Larocque : Professeur associé, École nationale d'administration publique


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