La définition de la clarté viendra seulement après un éventuel OUI

«La tradition canadienne est d'évaluer le résultat en toute bonne foi», dit Stéphane Dion

Dion - le défi Québec


Ottawa -- Stéphane Dion ne croit pas qu'André Boisclair deviendra un jour premier ministre du Québec, mais advenant un référendum sur la séparation de la province, le père de la Loi sur la clarté n'indiquera pas d'avance un seuil d'appui nécessaire pour que le Canada reconnaisse le résultat. À son avis, cela irait à l'encontre de la «tradition canadienne».
Au cours d'une entrevue accordée au Devoir hier à ses bureaux du Parlement, le nouveau chef du Parti libéral du Canada a précisé comment la Loi sur la clarté, adoptée à l'époque où il était ministre des Affaires intergouvernementales, s'appliquerait. Cette loi précise que le Canada devra négocier une sécession advenant une «réponse claire» à une «question claire», mais comment définit-il la clarté aujourd'hui? Ne serait-ce pas une bonne idée de s'inspirer du récent référendum au Monténégro, en Europe de l'Est, où un seuil de réussite de 55 % avait été établi au préalable?
«C'est contre la tradition canadienne, a répondu M. Dion. Les référendums ne se font pas comme cela. Les référendums se font sur évaluation. Il est arrivé que des référendums de 50 % plus une voix n'aient pas été suivis d'effets.»
À preuve, M. Dion a cité trois exemples: les deux plébiscites de 1948 sur le statut de Terre-Neuve, celui de 1942 sur la conscription militaire et surtout celui de 1898 sur la prohibition de l'alcool. «Laurier n'a pas voulu le mettre en oeuvre», a rappelé M. Dion à propos de ce dernier cas. À l'époque, la velléité d'interdire l'importation, la fabrication et la vente d'alcool avait été appuyée par une faible majorité de 51,3 % des voix. Le premier ministre libéral de l'époque, Wilfrid Laurier, n'y avait pas donné suite.
Dans le cas de la conscription en 1942, le référendum a été remporté avec 75 % des voix, et l'enrôlement obligatoire a bel et bien été imposé aux jeunes hommes, mais selon le chef libéral, «M. [Lyon Mackenzie] King a tout fait pour ne pas le mettre en oeuvre». Quant au référendum de 1948 sur l'adhésion de Terre-Neuve au Canada, M. Dion prétend que ce n'est pas parce qu'il a été majoritaire que le Canada y a consenti.
«Le Canada a dit qu'il ne se sentirait pas lié par ce référendum. On a évalué le résultat, et si on a accepté le résultat de 52 %, c'est parce que le statu quo [c'est-à-dire la tutelle britannique] avait été rejeté dans un premier référendum par une majorité très claire [plus de 85 %]. On avait le choix entre deux options radicales: soit l'indépendance, toute seule dans l'océan, soit rejoindre la fédération. La tradition canadienne est d'évaluer le résultat en toute bonne foi.»
Et que répond M. Dion à ceux qui soupçonnent le camp fédéraliste de ne pas révéler le seuil d'acceptation de l'indépendance pour pouvoir le rehausser après coup et s'assurer ainsi de la victoire? «Ça suppose que les gens sont de mauvaise foi. [...] Je ne crois pas que les gens soient de mauvaise foi.»
Les garderies et l'économie
Élu chef libéral il y a exactement une semaine, à la surprise générale, Stéphane Dion est conscient qu'il a une pente à remonter au Québec en matière de popularité. Les libéraux détiennent à peine 13 sièges à l'heure actuelle. Sous Jean Chrétien, ils avaient amélioré leur performance scrutin après scrutin, passant de 19 sièges en 1993 à 36 en 2000 avec une pluralité des voix.
«Il est certain que dans certains milieux au Québec, quand quelqu'un a le Canada à coeur, on croit qu'il aime moins le Québec. Ce fut le cas de M. [Jean] Chrétien et moi-même, mais je suis très confiant que je peux casser cela.»
Quel sera son plan pour y parvenir? Le chef libéral est resté évasif, vantant longuement les mérites de l'«éco-économie», son cheval de bataille pendant la course à la chefferie. Quand on lui a rappelé que Stephen Harper s'apprête à promettre aux Québécois de limiter le pouvoir fédéral de dépenser à ses seules sphères de compétence, Stéphane Dion s'est animé: «Jamais il n'y aura un premier ministre plus respectueux des compétences provinciales que moi.»
Le chef libéral n'est pas prêt pour autant à accorder aux provinces le droit de retrait d'un programme fédéral avec pleine compensation financière. «Il est déjà dans l'entente sur l'Union sociale, a-t-il clamé. À moins qu'on veuille le droit de retrait avec compensation inconditionnelle, c'est-à-dire: "Je veux mettre l'argent dans des baisses d'impôt, des infrastructures... " Je pense que la population québécoise ne serait pas à l'aise avec cela.»
Pourtant, les provinces visionnaires réclament justement le droit de financer avec la compensation fédérale les secteurs qu'elles avaient à l'origine négligés pour créer de nouveaux programmes sociaux. À cela, M. Dion a répondu, prenant l'exemple du programme fédéral de garderies avec l'argent duquel Québec aurait été obligé de financer une politique familiale, qu'«il n'y a pas de trop-plein pour les familles au Québec».
Les garderies relèvent-elles des compétences fédérales? M. Dion a reconnu que non, ajoutant toutefois qu'il en va de l'organisation de l'économie, qui, elle, dépend d'Ottawa. «Les pays qui ont un bon système de garderies disponibles partout sur le territoire ont plus de mobilité de la main-d'oeuvre. Donc, les parents peuvent se déplacer là où leurs compétences sont requises dans l'économie, ce qui est plus difficile à faire au Canada parce que vous vous demandez continuellement quoi faire avec les enfants.»
Afghanistan
Sur un tout autre sujet, Stéphane Dion propose de créer un «plan Marshall» de reconstruction auquel participeraient tous les pays impliqués en Afghanistan. Reprenant une proposition de Gerard Kennedy, qui s'est rallié à lui lors de la course à la direction, M. Dion propose que la communauté internationale achète la production nationale de pavot plutôt que de tenter de l'éradiquer. «Utiliser la culture actuelle du pavot à des fins thérapeutiques alors que l'Afrique meurt parce qu'elle n'a pas ces produits-là serait faire d'une pierre deux coups.»


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