Boisclair prend la défense de Philpot

«Pour moi, le génocide rwandais figure parmi les grandes tragédies du XXe siècle», précise le candidat péquiste

Québec 2007 - Philpot et le Rwanda




La campagne du chef du Parti québécois, André Boisclair, a plongé dans la controverse hier en raison des positions du candidat dans Saint-Henri-Sainte-Anne, l'historien et journaliste Robin Philpot, à propos du génocide au Rwanda. Lors d'une conférence de presse en début d'après-midi hier, le chef péquiste a pris la défense de son candidat, qui avait affirmé quelques heures auparavant par voie de communiqué qu'il n'avait jamais nié l'existence d'un génocide au Rwanda. «Pour moi, le génocide rwandais figure parmi les grandes tragédies du XXe siècle», a déclaré Robin Philpot. La journée avait bien mal commencé pour André Boisclair quand il a lu la manchette de La Presse: «Un candidat du PQ nie le génocide rwandais - Robin Philpot ne croit pas que 800 000 Tutsis ont été tués en 1994.» En début de journée, le chef péquiste, qui n'avait pas encore parlé à M. Philpot, s'était dit «estomaqué» et «blessé» par cette affirmation.
«Il ne fait aucun doute dans mon esprit qu'il y a eu génocide au Rwanda», a-t-il dit, rappelant que l'Assemblée nationale avait adopté en 2004 une motion unanime, pour laquelle il avait voté, soulignant le dixième anniversaire du génocide rwandais.
Lors de sa conférence de presse, André Boisclair s'est dit «très satisfait» des explications qu'il a obtenues de M. Philpot. Il a dénoncé le titre «trompeur» et «assassin» de La Presse.
Pour accompagner son article, le quotidien a publié dans sa page Forum un texte d'opinion signé par Pierre Trudel, un professeur d'anthropologie du Cégep du Vieux-Montréal, qui interpelle André Boisclair et accuse M. Philpot de nier l'existence du génocide des Tutsis du Rwanda. La présence de ce texte avec l'article de nouvelle, «je trouve ça étrange, c'est une drôle de coïncidence», a dit M. Boisclair.
Interrogé hier à l'issue d'une entrevue qu'il a accordée à RDI, Robin Philpot a indiqué que le Tribunal pénal international n'avait pas trouvé de «preuves documentaires» d'un plan concocté par des milices hutues pour exterminer les Tutsis. Quant au nombre de Tutsis morts, évalué à 800 000, M. Philpot estime que, «probablement, il y a eu beaucoup plus de morts que ça». Mais ils n'étaient pas tous tutsis. «Il y a énormément de Hutus qui sont morts aussi. C'est terrible, le nombre de morts», a dit le candidat.
L'article de La Presse était complété par une photo de M. Philpot serrant la main de Jean-Paul Akayesu, condamné par le Tribunal pénal international pour génocide, viols et crimes contre l'humanité. Le frère de M. Philpot, John, a défendu cet homme en deuxième instance. Selon Robin Philpot, M. Akayesu est innocent. «Il arrive que des gens soient condamnés injustement, et moi, je pense que c'est le cas», a-t-il dit.
Les positions de M. Philpot sur la tragédie du Rwanda ne sont pas nouvelles. En 2003, l'historien et journaliste avait lancé aux éditions Les Intouchables un livre intitulé Ça ne s'est pas passé comme ça à Kigali dans lequel il exposait sa thèse controversée. Dès la publication de son livre, l'auteur avait été pris à partie. Les lettres aux lecteurs s'étaient multipliées, notamment dans Le Devoir, dont plusieurs avaient été signées par Pierre Trudel.
L'auteur allègue que le génocide est une conséquence d'un complot fomenté par les États-Unis et le Royaume-Uni, qui appuyaient un mouvement tutsi de guérilla, le Front patriotique rwandais (FPR), afin de renverser le gouvernement républicain à majorité hutue de Juvénal Habyarimana. Ce dernier a été assassiné avec le président du Burundi, Cyprien Ntaryamira, alors que l'avion qui les transportait a été frappé par un missile, ce qui a marqué le début de la guerre civile, soutient M. Philpot.
«Sans cet attentat commis à 20h30 le 6 avril 1994, probablement le pire acte terroriste des années 1990, avec les pires conséquences, il n'y aurait pas eu de massacres, il n'y aurait pas eu de génocide», écrivait M. Philpot dans Le Devoir en avril 2004. M. Boisclair s'est appuyé sur cette citation hier pour prouver que son candidat reconnaissait bel et bien l'existence du génocide rwandais. Toujours dans Le Devoir, M. Philpot écrivait en janvier 2004: «Dans aucun de mes écrits ai-je nié qu'il y ait eu des tueries massives, même parfois à caractère ethnique. Par contre, je rejette catégoriquement l'utilisation abusive du terme "génocide", entre autres, parce que cela exonère l'un des belligérants de la guerre, l'armée du Front patriotique rwandais, dont la stratégie politique, ficelée et appliquée bien avant avril 1994, visait à profiter de la culpabilité européenne et américaine à l'égard du génocide juif pour obtenir des appuis et renverser le gouvernement Habyarimana du Rwanda.» M. Philpot rejette donc la thèse reprise dans le roman de Gil Courtemanche, Un dimanche à la piscine à Kigali, et dans le film qui en a été tiré, Un dimanche à Kigali. Cette version des faits, qui est aussi celle du général Roméo Dallaire, veut que le Rwanda ait été le théâtre d'un génocide orchestré par les Hutus contre les Tutsis alors que, pour M. Philpot, le FPR, d'allégeance tutsie, après la prise de pouvoir, a commis des exactions contre son propre peuple et les Hutus.
L'essentiel de la thèse de Robin Philpot, aussi explosive et controversée qu'elle apparaissait en 2003, a été repris dans l'ouvrage publié l'an dernier par l'enquêteur-écrivain français Pierre Péan sous le titre Noires fureurs, blancs menteurs - Rwanda 1990-1994, a rappelé hier le chroniqueur Louis Cornellier. Diffusée l'an dernier, l'émission Zone libre de Radio-Canada sur le «mystère Corneille», le chanteur dont les parents tutsis auraient été massacrés par une milice du FPR, s'appuie sur une thèse semblable.
Croisée hier, la «co-porte-parole» de Québec solidaire, Françoise David, estime que M. Philpot a nié l'existence du génocide rwandais. Elle trouve «extrêmement troublante» cette photo de M. Philpot aux côtés de M. Akayesu, ce «génocidaire rwandais». Le PQ doit se demander «ce qu'il fait avec un candidat qui défend ce genre de choses», a-t-elle dit.
De son côté, Jean Charest estime qu'il est «inconcevable qu'une personne en 2007 puisse nier le génocide rwandais», un fait que l'Assemblée nationale a formellement reconnu dans une motion. Par conséquent, le chef libéral a exigé qu'André Boisclair fasse le point avec son candidat et que les deux s'expliquent. «Si M. Philpot persiste dans la négation de ce génocide, je crois que [...] c'est une personne qui ne devrait pas être candidat pour aucun parti politique. [...]. Je ne crois pas que M. Boisclair doit accepter dans ses rangs un candidat qui nie une réalité aussi tragique qui aura enlevé la vie à 800 000 personnes », a-t-il dit lors d'une conférence de presse à l'Hôtel Delta, où il avait participé à une cérémonie soulignant le 8 mars, Journée internationale des femmes.
M. Charest a ajouté qu'il n'acceptera pas une explication trop subtile de la part de M. Philpot, où on ferait par exemple des distinctions fines: «Je ne sais pas si lui veut aller jouer sur des nuances [entre les] Tutsis et des Hutus», a-t-il dit. C'est au cinéma que le premier ministre a dit avoir recueilli l'essentiel de son information sur cette tragédie: «Je pense que j'ai vu au moins deux films sur cet événement-là. Évidemment, un film, c'est toujours une portion de fiction, mais fondée sur une histoire vraie. C'est bouleversant, l'histoire du Rwanda.»
Le chef libéral a aussi indiqué que les événements au Rwanda ont tout particulièrement touché les Québécois puisque «le général Roméo Dallaire était un acteur très important dans le déroulement des événements» et que le père George-Henri Lévesque avait fondé une université à Kigali.
Banalisation
Les précisions de Robin Philpot n'ont par ailleurs pas convaincu Callixte Kabayiza, président de l'Association des parents et amis des victimes du génocide au Rwanda. «Qu'il reconnaisse les 800 000 morts, je suis bien d'accord, mais il faut dire de quoi ils sont morts. Ils ne sont pas morts naturellement, ni à cause de la guerre. Ils sont morts à la suite du génocide contre les Tutsis. C'est la réalité.»
Lorsque M. Philpot écrit dans son livre que le mot «génocide» est utilisé «abusivement», M. Kabayiza bondit. «C'est extrêmement choquant pour quelqu'un qui a perdu des proches. C'est pire que nier le génocide: c'est le banaliser.» M. Kabayiza demande donc que le candidat péquiste se retire de la campagne électorale en cours. «Il ne peut pas représenter les citoyens dans ces conditions-là.»
Le Devoir
Avec la collaboration d'Antoine Robitaille et de Guillaume Bourgault-Côté


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